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Plus féru de la pêche que Bamoussa, on meurt ! Pour tout l’or du monde, il ne raterait un seul jour l’occasion de se livrer à son “sport” favori, sinon son dada : la pêche à la ligne. C’est son péché mignon, son violon d’Ingres, sa raison de vivre, en quelque sorte.


De jour comme de nuit (surtout la nuit), qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, l’ami Bamoussa s’en allait gaillardement à la recherche du poisson, même du menu fretin. Il connaissait les moindres recoins de sa rivière préférée, où la carpe et l’anguille frétillent et titillent l’hameçon. Ses accessoires de pêche étaient aussi riches, modernes et variés que l’armement militaire le plus sophistiqué d’un G.I. en partance pour l’Irak. C’est tout dire…


Au diable le danger !

Lorsque le poisson commence à taquiner son appât, Bamoussa ne se sent plus : il entre dans un état second ; il jubile, rempli d’extase ; il s’oublie et se détache complètement du monde extérieur, au point …d’oublier même de respirer, pourrait-on dire. En ces moments-là, il adopte une attitude de concentration telle qu’il ressemble à un fakir en position de yoga.

C’est justement dans un tel état qu’il était plongé, un soir de crépuscule, assis au bord de l’eau, tenant sa canne avec une main fiévreuse et tremblante, alors que le poisson n’en finissait plus de se laisser “ferrer“.

C’est alors qu’il entendit distinctement un bruit caractéristique d’herbe froissée : “fffsss ! ”. Pourtant, non seulement Bamoussa n’esquissa aucun geste de recul ou de peur, mais il ne daigna même pas jeter un coup d’oeil vers l’endroit d’où venait ce bruit bizarre. Et pour cause : il était intensément concentré sur sa ligne. Mais le bruit se renouvela, encore plus proche, cette fois-ci, sans pourtant inquiéter, encore moins alerter notre pêcheur.

Subitement, Bamoussa se mit à genoux, car le fil de sa canne s’enfonçait inexorablement dans l’eau, entraînée par une proie invisible, mais qu’il imagina très grosse. Alors, tel un aliéné, il se mit à crier, à vociférer presque, en dansant et en gigotant des pieds : “Mords à pleines dents, mon salopard ! Je te tiens aujourd’hui et je t’aurai ! Voilà des jours que tu me provoques ! Mais tu ne sais pas à qui tu as à faire, et je te le montrerai, moi, foi de Bamoussa ! Allez, ne te gênes surtout pas, et mords bien ta mort, chenapan !“.

C’est alors en gesticulant et piaffant d’impatience que par mégarde, l’autre main libre de Bamoussa s’appuya sur quelque chose de..très mou et très lisse. Du coup, il retomba de son nuage de délire : ce qu’il sentait sous sa main, là, c’est quoi, s’interrogea-t-il? Pour en avoir le coeur net, il tourna lentement et prudemment la tête vers la chose. Et il vit alors… une grosse vipère dont la tête était complètement bloquée …par sa propre main.

Brusquement, l’autre main de Bamoussa lâcha (sans qu’il le voulût vraiment) la canne à pêche qui finit par être entraînée au fond de l’eau, le poisson appâté avec. Et cette fois-ci, pour de bon.

Comme possédé par une colère noire, et sans mesurer un seul instant le danger, Bamoussa ramassa à deux mains toute la boule de reptile (qu’il n’avait du reste pas lâché durant tout ce temps), l’éleva très haut, comme pour prendre le ciel à témoin, et… la projeta violemment contre un arbre tout proche. Le reptile, endolori, a de la peine à se contorsionner, mais il bougeait encore.


De la furie à la folie

Comment ? Tu me fais rater ma prise de l’année et tu oses encore vivre? Ah non, ça ne se passera pas comme ça ! “, cria Bamoussa. Alors, il sauta à pieds joints sur la boule de vipère et se mit à danser sur sa tête et tout son corps, en tapant, en martelant, en écrasant… Cette fois, il versait de vraies larmes de rage et de dépit.

En fait, depuis le moment où le poisson avait commencé à tirer sur sa ligne, Bamoussa a toujours su que ce qu’il tenait dans sa main était un reptile. Mais quelle sorte de reptile? Il l’ignorait, et pour cause : sa folle passion pour la pêche était beaucoup plus forte que le danger que ce reptile représentait pour lui.

Tout ce qu’il constata, à cet instant précis, c’est qu’à cause de cette satanée vipère, il a perdu sa prise. Alors, il pointa le reptile agonisant du doigt et et cria de nouveau, avec une rogne redoublée : “Maudit sois tu ! Tu ne pouvais venir à un autre moment, toi ? A cause de toi, j’ai raté une belle prise ! Tu vas me le payer ! Tiens, tiens, et tiens encore ! “.

Et pendant tout ce temps, Bamoussa tapait et dansait des pieds sur l’animal qui, à la fin, n’était plus qu’une masse écrabouillée et sanguinolante gisant sur le sol : pour rassembler ses restes, il fallait plus qu’une pelle et un râteau… C’est bien plus tard que Bamoussa se rendit enfin compte que le reptile n’était plus vivant.

Alors, il interrompit ses gestes et, tête basse, la morve pleine le nez, les yeux voilés de larmes, il s’en alla, sans but, abandonnant tout son arsenal de pêche au bord de l’eau. Depuis ce jour, non seulement il n’a plus jamais pêché, mais il n’est plus devenu le même homme.

D’ailleurs, depuis longtemps, bien des gens du village ont pensé, de par son comportement, que Bamoussa avait ”des araignées au plafond“, c’est-à-dire qu’il était taré sur les bords. Toujours est-il que cette fois, sa passion a définitivement pris le dessus sur sa raison, au sens vrai du terme : bref, il était devenu fou à lier.

Oumar DIAWARA

28 Aout 2008