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Au Mali, l’organisation du travail est telle qu’il est difficile pour un fonctionnaire d’aller observer la pause à la maison. Les services sont parfois très éloignés des domiciles et le temps de la pause relativement court : 12 h 30 à 13 h.

Economiquement aussi, cela coûte les yeux de la tête. Tant et si bien que nombre de fonctionnaires sont condamnés à observer la « journée continue » au boulot avec toutes les dépenses liées à cela même pour le commis qui arrive difficilement à joindre les deux bouts.

Le travailleur est ainsi obligé de déposer les frais de condiment sur la table de Mme le matin avant de sortir même s’il n’est pas évident qu’il connaisse la couleur de la sauce de midi. Car, au service, il est obligé de s’abonner chez la vendeuse de riz du coin ou à la cantine si son portefeuille le lui permet. « C’est bien dommage. Vous savez, le travail a chamboulé mes habitudes alimentaires et je sais que je ne suis pas le seul. Non seulement, on ne mange pas à temps et à son goût au service, mais aussi on mange souvent du n’importe quoi. Et quand je me gave comme ça à midi, le soir, je me contente d’une bouillie puisque je ne peux pas prendre le riz deux fois dans la journée. C’est cela d’ailleurs qui est à l’origine de la constipation de plus d’un ici » , explique O. S., agent du ministère de la Fonction publique.

Selon des témoignages, il s’avère que c’est par souci d’économie que beaucoup de travailleurs préfèrent prolonger la journée. « Moi, par exemple, je suis à Banankabougou en Commune VI et mon service se trouve à Médina-Coura en Commune II. Avec cette distance déjà, je consomme un litre d’essence par jour. Alors, si je dois aller en pause à la maison, il me faudra deux litres chaque jour. A midi, je prends mon demi-plat de riz à 300 F. C’est vrai que ça ne me suffit pas, mais c’est en attendant car mon plat est réservé à la maison le soir. Si je ne mange pas ça, c’est une autre histoire avec mon épouse » , témoigne Ousmane, comptable dans un lycée.

A l’instar d’Ousmane, nombreux sont les travailleurs qui prennent juste quelques tartines au boulot en attendant la descente. Dans certains services comme à Jamana, il n’est pas rare de voir 6 à 7 personnes réunies autour d’un plat de 1000 F. « C’est juste pour mettre quelque chose dans l’estomac » , commente l’une d’elles. Dans d’autres, certaines personnes ne mettent rien au-dessus du repas copieux de Mme. Qu’il pleuve ou qu’il neige, ceux-ci vont manger à la maison.

Chez bon nombre de fonctionnaires « mange partout », on se soucie peu de la qualité des aliments achetés au détour d’une ruelle. « On ne peut pas se permettre tout ce luxe. L’essentiel, c’est de ne pas mourir de faim » , dit Almamy , enseignant de son état.

Des ministres aussi

D’après nos constats, il semblerait que dehors les travailleuses mangent plus que les hommes. A peine arrivées le matin au boulot, elles lancent leurs commandes de brochettes, de frites, de banane plantain ou de pâtés chez le pâtissier ou la vendeuse du coin. Aux environs de 10 h, elles raflent tout le contenu de la glacière de la vendeuse ambulante du lait ou du djindjinber .

A midi, le riz est au rendez-vous avec comme dessert de la banane ou une boisson sucrée. Une femme travailleuse peut banalement dépenser plus de 2000 F par jour dans ses goûters. Alors que l’homme qui prend généralement de la bouillie le matin dépense rarement 1000 F. Il préfère se contenter d’un sandwich à 150 F accompagné d’un thé ou d’un verre de café noir.

Du côté des hauts fonctionnaires, les habitudes alimentaires ne changent pas tant. Car, après avoir pris un petit-déjeuner copieux à la maison, leur estomac trouve de quoi se régaler jusqu’à 13 h, heure à laquelle leur déjeuner est servi au bureau.

C’est le cas des ministres de l’Elevage et de la Pêche, de l’Industrie et du Commerce, du Développement social… qui préfèrent manger au bureau. « Je vais chercher chaque jour, s’il est là, le plat du ministre à la maison. Il est servi dans son bureau par la secrétaire. Le garde et moi-même nous nous contentons des restes » , témoigne le chauffeur d’un ministre de la République.

A l’instar de ceux-là, de nombreux responsables de services préfèrent se rendre au restaurant pour déjeuner. « C’est un très bon coin, très propre avec un menu varié. C’est ici que je prends du riz, le plat fait 1500 F. A la maison ? Ha, je prends quelques tartines pour faire plaisir à mon épouse. Sinon, le soir, je prends toujours un truc léger » , témoigne un directeur national que nous avons rencontré, il y a une semaine dans un restaurant sénégalais.

La gérante de cette boîte nous explique qu’elle reçoit tous les jours des hauts responsables qui préfèrent ses spécialités à celles de leur foyer. Ce phénomène ne concerne pas seulement les fonctionnaires des services publics et privés. Il est fréquent dans toutes les catégories de travailleurs. Les menuisiers, les maçons, les ouvriers, les chauffeurs, les commerçants, les mécaniciens… mangent tous dehors pendant la journée.

C’est d’ailleurs ce qui explique la multiplication de gargotes bon marché dans la capitale.

Le fonctionnaire moyen malien souffre. Le salaire n’est pas suffisant, les charges sont élevées et la mauvaise organisation du travail en rajoute à leur calvaire.

Payer les frais doubles de condiments sans compter les frais de transport et autres grèvent sérieusement son budget. « Ventre affamé n’a point d’oreille » , dit-on. Si le travailleur ne mange pas, comment va-t-il pouvoir travailler ? Une équation difficile.

Sidiki Y. Dembélé

30 mars 2006.