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Ce sont 89 968 candidats qui ont subi les épreuves du baccalauréat. Sur ce chiffre, seuls 12,36 % seront reçus laissant sur la touche 87,64 %. Ce résultat catastrophique n’est pas forcément la conséquence d’une quête d’excellence, mais la résultante de magouilles. De forts soupçons pèsent sur la moralité du choix des correcteurs.

Une chose est sûre : les résultats catastrophiques du baccalauréat 2012 sont révélateurs d’un échec patent, non pas seulement de l’école malienne, mais surtout de notre société, en matière d’éducation (morale et éthique) et de production de ressources humaines de qualité. Comment en est-on arrivé à un si grand échec au baccalauréat malgré les gros moyens investis par l’Etat dans le système éducatif ?

« Pour répondre à cette question cruciale, je pense qu’il faut sortir du cadre même de l’école et comprendre la morale, l’éthique, le comportement psychique et psychologique qui animent les uns et les autres dans notre société, particulièrement du monde scolaire (professeurs, parents d’élèves, élèves et responsables à tous les niveaux de la pyramide éducative », explique un professeur de philosophie d’un lycée de Bamako rive droite.

« Il faut, continue-t-il, regarder la société tout entière dans laquelle grandit l’écolier malien, dans les familles, au milieu des administrations ». Pour notre interlocuteur, la course au gain facile, le népotisme, le favoritisme, le copinage et la cupidité de certains professeurs, voire d’inspecteurs de l’enseignement sont, entre autres, des maux qui expliquent et fondent ce taux bas enregistré à l’examen du bac cette année.

« Je me demande si des étudiants n’ont pas été victimes de l’incompétence des correcteurs », soutient le professeur de philo qui raconte avec amertume la déliquescence dans laquelle le système éducatif est tombé dans le choix des correcteurs.

Le succès d’un élève à son examen dépend aussi bien de la compétence de ceux qui ont eu à évaluer ses travaux d’examen, c’est-à-dire, des professeurs chargés de la correction de leurs copies. Or n’est pas correcteur de copies d’examen qui le veut.

Selon les règles du système éducatif malien, les correcteurs du bac doivent être recrutés ou choisis parmi les professeurs ayant tenu, durant toute l’année scolaire, une classe de terminale. « Ils sont privilégiés. Ils savent tout le programme dispensé au cours de l’année scolaire et ce sont eux qui font les propositions des sujets de l’examen », explique M. K. un professeur de mathématiques d’un lycée d’une ville située à une centaine de kilomètres de Bamako. Le correcteur retenu ne pourra corriger que des copies de la ou des matières qu’il a dispensée (s) pendant toute l’année académique, ajoute-t-il.

Rétro commission

Selon plusieurs témoignages de professeurs de lycées, ces principes sacro-saints ne sont pas respectés. M. K. raconte : « L’année dernière, un professeur nommé S. M. est venu à Koulikoro pour la correction des épreuves de physique et chimie du bac. S. M. était un professeur de maths et dans ce cas, il n’était pas habilité à corriger une épreuve du bac en physique et chimie, car ce n’est pas sa matière. De plus, nous avons découvert que S. M. avait été appelé par son ami enseignant B. T. pour le suppléer dans la correction. B. T. bien que figurant sur la liste des correcteurs de Koulikoro avait encore son nom sur la liste de correcteurs d’un autre centre de correction, celui de Sikasso qu’il avait d’ailleurs rejoint ».

« Au 2e jour de la correction, ajoute-t-il, nous avions mis la pression sur S. M. Nous avions décidé de le dénoncer à la gendarmerie et finalement il est reparti pour ne plus réapparaître dans le centre de correction. Nous ne comprenons pas comment son ami, B. T., avait pu être inscrit sur deux listes différentes. Cela s’appelle de la magouille ».

Pour de nombreux témoins, tout correcteur est habilité à corriger dans les disciplines qu’il dispense. « Dans mon centre de correction cette année, j’ai rencontré un professeur d’histoire et de géographie qui a corrigé des copies de philosophie », témoigne un enseignant de Sikasso en vacances à Bamako. Pour lui, ce phénomène est un secret de polichinelle dans le milieu scolaire. Il pointe un doigt accusateur vers les inspections. A ses dires, ce sont les inspections qui sont chargées du recrutement ou de la désignation des correcteurs.

Mais l’affairisme dans ces services de l’administration scolaire a pris le pas sur la probité. A en croire certains de nos interlocuteurs, pour être correcteur il faut accepter de « mouiller la barbe » de l’inspecteur, c’est-à-dire lui rétrocéder une partie des indemnités de correction.

J. F., un enseignant, affirme avoir été, dans un centre de correction, témoin au dernier jour de la correction d’une scène où l’inspecteur en personne avait rejoint le centre pour réclamer « sa part » à un enseignant qui avait été visiblement retenu sur des critères qui jurent avec les règles normales du recrutement.

Aucune inspection n’a souhaité réagir à ces accusations. Mais, selon les témoignages, sont correcteurs des copies d’examen du bac, de professeurs retraités, de professeurs qui n’ont parfois jamais enseigné la matière considérée.

En plus de l’échec des politiques de l’enseignement supérieur dans notre pays (manque de places, d’investissement de personnel enseignant, etc.), les bacheliers maliens sont bien victimes de ces pratiques qui réduisent, à bien des égards, le taux d’admission. Car faire corriger une copie de philosophie par un professeur de maths, c’est demander à l’âne de chanter aussi bien que le rossignol.

Denis Koné

Les Echos du 11 Septembre 2012