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«Nous ne pouvons pas affirmer que l’incarcération de l’ancien Premier ministre, Hama Amadou, est un règlement de compte politique»

Ancienne ministre du Développement Social, de la Population et de la Promotion de la Femme du Niger (1991 – 1996), Mme Bagna Aïssata Sall, séjourne à Bamako, depuis le jeudi 21 août 2008.

En sa qualité de vice-présidente de la commission nationale chargée d’élaborer les stratégies de lutte contre la corruption dans son pays, elle a été reçue par le Vérificateur Général du Mali, Sidi Sossoh Diarra ? En marge de cette rencontre, elle a bien voulu nous accorder un entretien exclusif dans lequel elle aborde de nombreux aspects de la corruption au Niger.


L’Indépendant : Mme Bagna Aïssata Sall, vous êtes la Vice-présidente de la Commission nationale chargée d’élaborer les stratégies de lutte contre la corruption au Niger. Pouvez-vous, vous présenter davantage à nos lecteurs ?


Mme Bagna Aïssata Sall :
Je suis la Vice-présidente de la Commission nationale chargée d’élaborer les stratégies de lutte contre la corruption au Niger. Je suis également la présidente de l’association nigérienne de lutte contre la corruption qui est la section Transparency International Niger.

De formation d’origine, je suis technicienne supérieure de la santé. Ensuite, j’ai poursuivi mes études en planification et études de projet. Je suis également experte en genre et développement ainsi qu’en communication pour le développement.

En outre, j’ai été ministre du Développement Social, de la Population et de la Promotion de la Femme (1991-1996). Présentement, je suis aussi la Vice-présidente de la Commission nationale du dialogue social, une structure mise en place par le gouvernement pour prévenir les conflits, notamment ruraux et ceux pouvant opposer les employeurs et les travailleurs.

Je suis membre de plusieurs autres organisations. Mariée, je suis mère d’une seule et unique fille.

L’Indpt : Vous êtes à Bamako, il y a quelques jours. Peut on savoir les raisons de cette visite, notamment au niveau du Bureau du Vérificateur Général ?


M.B.A.S :
Notre visite dans le pays frère du Mali
s’inscrit dans le cadre de la mission assignée à notre Commission, à savoir l’élaboration de stratégies de lutte contre la corruption. Nous nous sommes rendus compte que toutes les initiatives antérieures n’ont pas permis de lutter contre ce phénomène qui gangrène notre société. La corruption n’a pas reculé.

Idem pour les détournements de fonds. La gestion de la chose publique ne se fait pas de façon orthodoxe. Fort de ce constat, le gouvernement nigérien, qui entend mettre en place une Haute autorité de lutte contre la corruption, essaye d’abord de cerner le contour de cette corruption : comment elle se présente et quels en sont ses domaines de prédilection.

Voilà ce qui a conduit le gouvernement à la mise en place de notre Commission, le 25 mai 2005. Celle-ci est composée de plusieurs personnalités d’horizon divers.


L’Indép. : Est-ce à dire que vous voulez vous inspirer du cas du Bureau du Vérificateur Général du Mali ?

M.B.A.S : Si nous sommes là, c’est parce que nous avons appris, par voie de presse, le bon travail que cette institution fait au Mali.

Nous nous sommes donc dit qu’avant de déposer notre rapport, il est intéressant de faire un tour à Bamako et d’échanger avec nos frères et sœurs du Bureau du Vérificateur Général, partager avec eux nos expériences et échecs et éviter ainsi de tomber dans les mêmes travers.

Nous avons trouvé sur place des hommes et des femmes disponibles, déterminés et qui aiment le travail qui leur a été confié. Nous nous sommes enrichis auprès d’eux. Je ne peux donc que remercier le Vérificateur Général du Mali.

Vous me permettrez de remercier le président Amadou Toumani Touré pour avoir mis en place une telle structure qui pourrait faire école dans la sous – région. Nous avons tous les mêmes problèmes de bonne gouvernance.

L’Indép. : La lutte contre la corruption au Niger a-t-elle déjà des résultats positifs ?


M.B.A.S :
Il y a eu d’autres structures de lutte contre la corruption, mais il n’y a pas eu de résultats probants.

Dans notre Constitution, la corruption est considérée comme un délit et la peine ne dépasse pas neuf ans. Depuis, beaucoup d’eaux ont coulé sur le pont et le Niger a ratifié des conventions qui criminalisent la corruption. Ce qui fait qu’une révision constitutionnelle s’impose au Niger pour criminaliser ce phénomène.

On n’est pas satisfait. Vous vous rappeler l’arrestation des deux ministres dans l’affaire du ministère de l’Education de Base. Ils ont été débarqués du gouvernement et se trouvent toujours en prison.

L’Indép. : Au-delà de ces deux ministres, il y a l’affaire de l’ancien Premier ministre, Hama Amadou, accusé de détournements de deniers publics…


M.B.A.S :
Effectivement ! Personne ne pouvait imaginer que Hama Amadou pourrait être inculpé de détournements de deniers publics. C’était inimaginable.

Nous sommes dans une République démocratique où tous les citoyens sont égaux, quelle que soit la hiérarchie des uns et des autres dans la haute administration. Voilà des faits assez significatifs qui prouvent que le Niger fait des efforts pour lutter contre la corruption.


L’Indép. : Pouvez-vous nous parler du cas de l’ancien Premier ministre, Hama Amadou ?


M.B.A.S :
Je ne peux pas honnêtement vous parler de Hama Amadou. Ce n’est pas l’objet de notre visite à Bamako. Nous sommes venus ici dans votre beau pays pour que les cas que nous avions connus ne se reproduisent plus au Niger.


L’Indép. : Ce sont des cas de corruption avérés ?


M.B.A.S :
Pour le moment, les dossiers sont au niveau de la justice. Les deux ministres ont été entendus au niveau de la Haute Cour de Justice. Il n’ y a pas encore de décision définitive. En ce qui concerne Hama Amadou, il a été incarcéré mais nous ne savons pas à quel niveau se trouve son dossier.


L’Indép. : Mme, la lutte contre la corruption au Niger apparaît au yeux de nous autres, loin de Niamey, sous la forme d’un règlement de compte politique. Qu’en est-il en réalité ?


M.B.A.S :
Pour l’instant, je ne peux pas l’affirmer.

Peut-être que vous n’avez pas suivi le cas de la communauté urbaine de Niamey qui a conduit à l’emprisonnement du maire et de plusieurs de ses conseillers, dans le cadre de l’opération «mains propres» lancée par le président Tandja. A la suite de cette opération, vos confrères sont venus nous interroger, nous avons répondu que c’est une très bonne chose si tant est que l’opération va continuer et qu’il n’y aura pas de parti pris.

Mais si c’est de la poudre aux yeux, en ce moment, nous ne pensons pas que ce soit opportun. Nous attendons le dénouement de ces dossiers pour connaître toute la vérité. En ce moment-là, nous saurons apprécier si c’est un règlement de comptes politiques ou pas. Mais, a priori, nous ne pouvons pas soutenir la thèse du règlement de comptes politiques.

L’Indpt : La justice est-elle assez indépendante au Niger pour étudier avec sérénité ces dossiers ?


M.B.A.S :
Nous, nous croyons à l’indépendance de la justice. Les textes consacrent cette indépendance. C’est aux acteurs de la justice de s’approprier cette indépendance là.

La question qu’il faut se poser est de savoir s’ils se sentent ou pas réellement indépendants. Le magistrat est le seul maître à bord dans des situations de ce genre. Il doit agir en âme et en conscience, sur la base du droit et du code déontologique. Il ne devra accepter aucune pression politique.


L’Indép. : Pour lutter contre la corruption, il faut d’abord une volonté politique réelle. Existe-t-elle dans votre pays ?

M.B.A.S : La volonté politique existe. La preuve, c’est la ratification de certaines conventions qui criminalisent la corruption.

Cela ne suffit pas, il faut harmoniser les textes nationaux avec ces différentes conventions. Une preuve supplémentaire de cette volonté politique, c’est également l’arrestation des deux ministres et de l’ancien Premier ministre et la mise en place prochaine d’une Haute autorité de lutte contre la corruption au Niger.

Chahana TAKIOU

25 Aout 2008