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Les différents groupes armés du Nord et le gouvernement central étaient hier sur le point de s’entendre pour garantir l’élection présidentielle du 28 juillet.

Des groupes armés embrassés dans la haine comme un nœud de serpents jetés sur le carrelage froid du palais présidentiel du Burkinabé Blaise Compaoré, médiateur de la crise malienne au nom de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (Cédéao). Voilà ce que fut la dernière ligne droite des négociations pour forcer les groupes armés, notamment le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) et le Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), à déposer les armes à Kidal et dans tout le nord du Mali afin de conduire le pays au premier tour de l’élection présidentielle, prévue le 28 juillet.

Les tractations ont duré tout le week-end.«L’accord transitoire de paix sera paraphé», assurait hier l’un des médiateurs suisses, qui imaginait déjà que le patient malien, une fois purgé de ses groupes armés, marchera à nouveau d’un pas assuré vers la démocratie et le progrès. «Nous ne sommes pas dupes : il y aura une élection, mais de là à dire qu’elle sera démocratique, je ne m’y risquerais pas», glissait pourtant un diplomate des Nations unies en marge des réunions.

Cet «accord intérimaire» n’attendait hier soir que le paraphe des parties concernées, selon l’entourage proche de Tiébilé Dramé, 58 ans, l’émissaire du pouvoir malien. Mais certains, à l’intérieur même du gouvernement, «jouent en sous-main la carte de l’enlisement pour retarder ces élections et garder leurs postes», selon une autre source interne à la négociation. Reste que Dramé, qui «ne doute pas d’un accord final», comme il nous le soulignait hier, joue ici une carte maîtresse en vue d’une nouvelle candidature pour l’élection présidentielle, après celle de 2007. En cas de succès, l’ancien ministre des Affaires étrangères pourra se prévaloir d’avoir, par sa médiation «que certains ont voulu saborder», redressé «un pays à terre».

«Paix définitive».

L’accord, qui devait incessamment être rendu public, prévoit le redéploiement de l’administration générale, des services sociaux de base, des forces de défense et de sécurité au nord du Mali, et en particulier à Kidal. Il prévoit le dépôt des armes, le cantonnement des groupes armés, le tout sous contrôle des forces onusiennes. Selon le représentant suisse, «le temps presse, car l’élection a lieu le 28 juillet. Un énorme pas a été franchi ces deux derniers jours, mais le plus compliqué sera du ressort du nouveau président». Les pourparlers entre Bamako et le bloc composé du MNLA et HCUA, qui disent «parler d’une seule et même voix», se poursuivront «après l’élection présidentielle, en vue de l’établissement d’une paix définitive et d’un développement durable et inclusif dans le nord du Mali», a ajouté Djibril Bassolé, le ministre des Affaires étrangères du Burkina.

Parler d’une même voix ? La presse malienne se méfie du MNLA comme de la peste et enregistre tous les propos de ses leaders, car «ils racontent tout et son contraire». Parmi ses représentants, on rencontre des hommes étonnants qui ne s’attachent pas aux nuances. Ainsi, l’ancien député Ibrahim Mohamed Ag Assaleh affirme tout à trac qu’il est devenu apatride, alors qu’il siégeait il y a quelques mois au Parlement : «Un jour peut-être, je redeviendrai malien», dit-il mystérieusement.

A-t-il fixé une date pour un retour à la nationalité qu’il a rejetée ? «Quand nous aurons un président démocratiquement élu et quand la justice de ce pays sera équitable.» L’ancien député n’est pas près de la retrouver, mais sort à la presse locale un discours bien différent, où il était question de «négociations fructueuses», et de redressement du Mali, un pays qui lui a «tout appris». Deux minutes plus tôt, il ne reconnaissait aucune autorité… sauf celle du MNLA.

Tiébilé Dramé, lui, dans ces moments d’hypocrisie les mieux pensés, donne l’impression d’avancer sans méandres. Il se permet d’électriser Moussa Ag Assarid, l’un des porte-parole du MNLA : «Rendez-vous compte, ils ne nous nomment plus comme MNLA. Ils nous appellent « groupe armé ». Nous ne sommes pas que ça ! Nous sommes des politiques tout d’abord», dit-il, furieux, avant d’ajouter hier matin : «Les choses avancent bien.»

«Mauvaise foi».

Mais cet accord ? Construit depuis «des semaines, par sédimentation», selon un diplomate français, il «permettra une solution durable à ces pourparlers de paix dans le Nord du Mali», expliquait Blaise Compaoré, visage de sphinx, qui, tout le week-end, a reçu chacune des parties dans son bureau du deuxième étage de sa résidence. Dans ce dossier si complexe,«où la mauvaise foi règne de la part des groupes armés», selon André Bourgeot, spécialiste du Sahel au CNRS, se joue également la carte de l’avenir du Mouvement arabe de l’Azawad (MAA), qui s’est greffé in extremis dans le processus de négociation.

Selon l’un de ses porte-parole, le MAA est venu «non pas pour négocier, mais pour des contacts», tout en affirmant que leur présence ne doit rien au hasard : «Si l’élection n’avait pas lieu le 28 juillet, nous ne serions pas là…» La complicité qui a un moment uni le MAA et le MNLA ne semble plus de mise : «Si certains du MNLA assurent que nous sommes la vitrine légale d’Aqmi, c’est de la manipulation. De la désinformation pure et simple ! Le MNLA a le couteau sous la gorge dans cette négociation et ça se voit», enrage l’avocat Mohamed Bady, membre du MAA, qui a confié à Blaise Compaoré «n’avoir besoin que d’un mois pour détruire le MNLA». On peut croire les types du MAA sur parole : du temps où ils s’appelaient encore Mujao, ces derniers avaient taillé en pièces le MNLA à Gao, Ansongo et Ménaka.

La question du dépôt des armes est sur toutes les lèvres. Haute stature, Ibrahim Ag Intalla, du HCUA, sourit énigmatiquement quand un voisin lui glisse à l’issue d’une séance plénière : «Les armes c’est comme les bêtes, on ne s’en défait pas facilement.» Egalement invitées de dernière minute par Blaise Compaoré, les milices armées de défense patriotique du nord du Mali, au nombre de sept, sont venues rappeler quelles avaient «défendu la patrie contres les forces jihadistes et sécessionnistes. Nous ne sommes les amis de personne, sauf de nos populations», a expliqué Harouna Toureh, représentant des milices Gandakoy.

Un certain Ag Hamadou, un ancien officier de police judiciaire dans la gendarmerie malienne, fait partie de la délégation du MNLA : «Je refuse de reprendre mon poste au sein de l’administration. Je préfère vivre de mes bêtes que de redevenir un homme soumis au pouvoir de Bamako. On va trouver un accord, mais il sera remis en cause dans un an, cinq ans, dix ans», dit-il.

Grosse délégation.

On trouve également dans cette délégation deux Songhais de Gao qui veulent «mourir pour Kidal», et parlent «de l’enfer» que fut leur vie «sous le joug du pouvoir illégitime de Bamako». Depuis qu’ils vivent aux côtés de «leurs frères touaregs», ils ont trouvé «une raison de lutter contre le Sud tenu par les Bambaras». Un Sud qui ne serait que «corruption».

La délégation du MNLA et du HCUA grossit de nouveaux membres à chaque tour de table : de 23 lors des premiers contacts il y a un mois, elle est passée à 27 membres. Puis les voilà à 33. «C’est à croire qu’ils préfèrent l’hôtellerie au désert», grince un proche de la médiation burkinabée. Le problème d’une si grosse délégation, c’est que chacun «est son propre porte-parole», assure André Bourgeot, et au bout du compte on ne sait plus qui parle et au nom de qui. Puis 33 en villégiature à Ouagadougou, «c’est assez dire qu’ils ne sont pas des guerriers ni des candidats au paradis d’Allah, sinon ils seraient sur le terrain. En fait ils sont trop politiques pour ne pas saisir la dernière opportunité qu’il leur reste de négocier et de sortir pas trop humiliés d’un combat perdu», assurait hier à Libération un proche collaborateur de Tiébilé Dramé.

Par JEAN-LOUIS LE TOUZET Envoyé spécial à Ouagadougou

9 juin 2013 à 22:51

Source : liberation.fr