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Le 22 mars dernier, des militaires issus du rang avec à leur tête le Capitaine Amadou Sanogo mettait fin à la gestion du pouvoir du Président Amadou Toumani Touré (ATT). Il est peut être très tôt pour apprécier la situation dans son ensemble. Même si pour le moment cette situation semble politiquement fatale à ATT et les siens, elle pourrait ne pas être à l’abri de sursaut de désespoir et connaître des évolutions violentes pour un camp ou pour un autre, ou encore dans un sens comme dans l’autre.

Bien entendu, ce coup d’État bénéficie des volubilités traditionnelles. De la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) à l’ONU, en passant par l’Union européenne, le Département d’Etat américain jusqu’à l’Union africaine tous « condamnent fermement » le putsch et exigent le « retour immédiat à l’ordre constitutionnel », et même pour certains « la tenue des élections présidentielles aux dates prévues ». Même la France dont la première déclaration semblait se complaire avec le changement en cours a dù revenir en arrière pour joindre sa voix aux autres.

Au delà de ces cries d’orfraies qui ont parfois de quoi étonner, il se dit que c’est un recul démocratique pour le Mali, que c’était un exemple sinon l’exemple en Afrique, que des élections allaient se tenir dans deux mois etc. Ce n’est pas faux si l’on considère que la démocratie signifie la tenue régulière d’élections, l’existence d’institution formelle et faible, une gouvernance laxiste avec tout ce que cela peut engendrer comme dérives.

Il serait trop et très facile d’occulter les conditionnalités objectives et subjectives qui ont permis avec une facilité inouïe la présente situation au Mali. Parce qu’ il y a lieu de s’interroger tout de même sur un pays qui a connu pas moins de trois élections présidentielles, qui s’apprêtait à en organiser une quatrième et qui, comme un château de carte s’écroule au premier crescendo d’une kalachnikov.

Cela ne pourrait-il pas traduire, que dans la réalité des faits, les institutions républicaines étaient très faibles, peu fiables et baignant dans un monolithisme trompeur qui faisait office de vitrine démocratique ? Une vitrine centrée sur ce que l’on appelait « le consensus ». Un consensus ou presque tous les partis politiques sont agglutinés autour d’un seul homme. Une démocratie sans contradiction, sans opposition ne devient-elle pas de fait sans dynamique et subséquemment ne métastase-elle pas la classe politique et l’ensemble de la société ? C’est dans ce vivier politique et sociétal qu’il faut situer la gouvernance d’ATT.

Sinon comment comprendre qu’en début décembre 2011, dans un contexte d’insécurité affirmée dans la région nord du Mali, il reçoive, les Maliens de la communauté touareg lourdement armés, revenant de la Libye où ils servaient dans l’armée de Kadhafi , sans pour autant les désarmer ? Mieux, il les installe et leur donne une petite cinquantaine de millions pour qu’ils assurent leur thé et leur méchoui.

Quoi donc de plus normal que ces derniers se retrouvent dans le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) pour déclencher une rébellion le 17 janvier 2012. La gestion de cette crise au nord laissera totalement à désirer. Entre les rebelles qui maîtrisent parfaitement tous les vecteurs communicationnels pour médiatiser largement leurs opérations, le gouvernement d’ATT s’emmure dans une communication de silence pleine d’ambiguïtés.

Ambiguïtés qui amèneront une centaine de femmes de militaires à marcher sur le palais de Koulouba, en février 2012 pour dénoncer la responsabilité d’ATT dans le carnage des militaires maliens à Aguelhoc et Léré, au cours des attaques perpétrées en fin janvier par des éléments du MNLA. Une de ces femmes dira devant les médias : « Nos maris n’ont pas de moyens matériels pour combattre les rebelles ; ATT n’a pas donné l’ordre de tirer ; nos militaires ont été affamés ; ATT a été pris en flagrant délit de communiquer sur le téléphone d’un rebelle pris au front ; ATT est le chef des rebelles ».

Le gouvernement d’ATT semble ne pas avoir pris toute la mesure de la marche de ces femmes. Pourtant dans un pays où l’on semble avoir comme référent de grandes légendes majestueuses, ATT et les siens se devraient de savoir que l’hymne du Wassoulou proclame : « – Si tu ne peux organiser, diriger et défendre le pays de tes pères, fais appels aux hommes plus valeureux ;

– Si tu ne peux dire la vérité en tout lieu et en tout temps, fais appel aux hommes plus courageux ;
– Si tu ne peux être impartial, cède le trône aux hommes justes ;
– Si tu ne peux protéger le faible et braver l’ennemi, donnes ton sabre de guerre aux femmes qui t’indiqueront le chemin de l’honneur ;
– Si tu ne peux exprimer courageusement tes pensées, donnes la parole aux griots ».

A partir de là, la rupture entre gouvernants et gouvernés était consommée. Les premiers n’incarnaient plus les vertus qui auraient permis au second de leur faire confiance.

La suite c’est ce coup de semonce du 22 mars du Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l’Etat (CNRDRE).

Personne ne comprend l’attitude de ATT avec la rébellion du MNLA. Il a donné l’impression d’un relationnel peu clair avec eux. On sait que des rumeurs ont fait état d’un transfert de grosses sommes d’argent en espèces de la Libye vers le Mali et confiées au plus haut sommet de l’Etat au moment où Kadhafi subissait les bombardements et les assauts des forces impériales occidentales. Il se dit aussi que les fidèles de Kadhafi étaient en train de se réorganiser. Devaient-ils se réorganiser en s’appuyant sur cette manne financière, et les forces venues armées au Mali étaient-elles leur fer de lance ? Est-ce pour cela qu’on les a laissés rentrer au Mali avec leurs armes ? Ceux-ci ont-ils changé l’objectif de leur mission ? Des questionnements qui restent ouverts. D’autant plus ouverts que l’ancien chef des services de renseignements libyens du temps de Mouammar El Kadhafi, le colonel Abdallah Senoussi qui a été arrêté à Nouakchott le 16 mars était détenteur d’un passeport diplomatique malien en bonne et dû forme.

Pabèba Sawadogo

Journal Bendré du 26 mars 2012

Source : LeFaso .net