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L’auteur de cette correspondance particulière que nous publions met en doute la capacité réelle de la commission d’experts dirigée par Daba Diawara à apporter des réponses réelles aux préoccupations des Maliens dont la méfiance vis-à-vis des dirigeants et responsables politiques.

Du mode de recrutement des membres de cette commission à sa démarche, en passant par sa supposée indépendance vis-à-vis des pouvoirs publics, rien ne rassure : elle est attendue déjà de pied ferme, indique l’auteur de cette analyse adressée à votre quotidien Le Républicain. « Destinée à prendre en compte les préoccupations de l’électorat, à concilier les réalités politiques et sociales, la commission semble plutôt porter son regard vers les élites, en excluant la majorité silencieuse », souligne notre correspondant.

Laxisme et faiblesse du pouvoir, népotisme, mauvaise gouvernance, tout converge au point que le pays, notre Mali, donne l’image d’un bateau ivre.


La commission cédera-t-elle aux largesses du pouvoir ou prendra-t-elle position pour le peuple éternel ?

Le Président de la République, en confiant à une commission cette mission de réflexion sur la consolidation, et en déposant dans une longue lettre, les objectifs visés, n’a pas manqué de susciter bien des interrogations et des inquiétudes réelles, quant à sa volonté réelle.

Viserait- il à obtenir un tripatouillage de la Constitution qui lui ouvrirait la voie royale vers un troisième mandat ? Une question que beaucoup d’acteurs politiques, d’observateurs sceptiques, et même une grande partie de l’opinion, ont vite transformé en certitude, allant de déclarations en déclarations, comme pour mettre en garde contre les conséquences d’une telle hérésie.

Alpha Oumar Konaré est déjà passé par là, et même s’il a eu l’élégance de tirer sa révérence après dix années remplies à la tête de l’Etat, les esprits chagrins continuent toujours à s’interroger sur ses velléités de l’époque par rapport à cette question récurrente du troisième mandat présidentiel.


Le mandat présidentiel est intouchable

C’est dire le degré de confiance qui existe aujourd’hui entre les Maliens et leurs dirigeants dès qu’il s’agit de toucher à la Constitution. Et on peut dire que le Président de la République a bien pu alimenter de nouveau ces réserves en insistant particulièrement sur la désuétude de nos textes et leur nécessaire relecture pour les adapter à la réalité politique actuelle.

Quelle réalité ? La sienne, ou bien celle des Maliens qui désertent allègrement le champs électoral, et ont fini par ranger tous les politiciens dans la catégorie des malhonnêtes et des pires gredins, plutôt soucieux de leurs intérêts personnels que de ceux de la Nation. « Tous pourris », auraient-ils tendance à clamer comme Coluche l’avait fait en son temps en parlant des hommes politiques de son pays.

Le débat est d’ores et déjà lancé, et en premier lieu sur la capacité réelle de cette commission à apporter des réponses réelles, objectives aux préoccupations des Maliens, et susceptibles de mettre fin à leur désamour et méfiance vis-à-vis de leurs dirigeants et responsables politiques. Le mode de recrutement des membres de la Commission laisse déjà songeur.

C’est du genre, on prend les mêmes, et on recommence avec distribution de petits avantages, à des personnes dont on doute fort que beaucoup d’entre elles puissent avoir l’envergure suffisante, et même l’indépendance nécessaire pour l’accomplissement d’une telle mission qui nécessite beaucoup de détachement, d’impartialité vis-à-vis des pouvoirs publics auxquels beaucoup d’entre eux sont rattachés ou dépendent même.

Il leur faudra prendre le risque de déplaire, et non pas se montrer trop complaisants avec le pouvoir, au risque de perdre leur crédibilité auprès de l’opinion, et fournir un rapport qui finira vite dans les poubelles ou dressera contre eux tous ceux qui les attendent déjà de pied ferme.

La démarche de cette commission n’est pas non plus des plus orthodoxes. Destinée à prendre en compte les préoccupations de l’électorat, elle semble plutôt porter son regard vers les élites, c’est-à-dire les institutions, les partis politiques, les organisations de la société civile, et toute personne qualifiée, ce qui exclut de facto la majorité silencieuse, les électeurs, ceux-là mêmes qu’on entend réconcilier avec la pratique politicienne, et dont l’avis semble peu compter aux yeux de ces experts de salon qui gagneraient à ratisser large pour recueillir le maximum d’opinions et voir comment adapter les deux réalités, politique et sociale.

En s’intéressant de plus près aux couches populaires, à la vox populi, la Commission recueillera certainement de précieuses informations sur les motivations de la désaffection des populations vis-à-vis de l’action politique. Ces experts sauront que l’amertume vient principalement du comportement même des gouvernants et des acteurs politiques. Que les Maliens sont sidérés, voire écœurés de voir que les politiciens ne sont pas adeptes du respect de la parole donnée.

Ils ne comprennent pas cette corruption endémique qui amène les élus, qu’ils ont connu souvent pauvres et misérables, étaler soudain, et avec arrogance, une nouvelle opulence aux origines forcement douteuses.

Ils ne comprennent pas cette transhumance des élus qu’ils voient allègrement changer de camp, ou cette mise à l’écart, par d’obscures combines, de la majorité qu’ils ont choisie aux élections communales. Ils ne comprennent pas ce népotisme qui fait que se retrouvent à tous les postes importants de responsabilité les personnes les plus incompétentes, et les plus véreuses aussi.


La commission d’experts : pourra t-elle résister à la corruption ?

La Commission saura t-elle dégager dans ses conclusions que même si les textes ne sont pas tout à fait des plus parfaits, il serait aberrant d’imputer à ces lacunes la cause de tous ces dysfonctionnements et la perte de crédit qu’ils engendrent pour les responsables politiques.

La Commission saura-t-elle épingler tous les mauvais comportements, y compris ceux des plus hauts responsables du pays, à commencer par le premier d’entre eux ? On a vu Alpha Oumar Konaré, tout comme son successeur, procéder à des débauchages de ministres à eux recommandés en toute bonne foi par leurs formations politiques, et qui ont fini par se retourner contre elles et servir uniquement le Pouvoir. De telles actions ont contribué autant à décrédibiliser le pouvoir et la politique, que la désuétude des textes.

La Commission saura-t-elle dire au premier magistrat du pays toutes ces vérités que murmure le peuple, et même toutes les couches socioprofessionnelles, et qui porte sur la dénonciation du laxisme et de la faiblesse du pouvoir, le népotisme, la mauvaise gouvernance qui fait aujourd’hui que le pays donne l’impression d’un bateau ivre, à l’abandon, navigant aveuglement, et où rien ne marche vraiment à tel point qu’un vent de désespoir flotte désormais dans tous les esprits, et que les citoyens pensent que la solution de leurs misères serait ailleurs et ne résiderait pas entre les mains de ceux qui gouvernent, ceux-là mêmes qui semblent connaître le même désarroi que leurs sujets.

La Commission a une lourde responsabilité, tenue en tenailles entre un pouvoir qui, légitimement, en contrepartie de ses largesses, entend la voir aller dans le sens sollicité, c’est-à-dire un simple et fastidieux travail technique qui conduirait à s’en prendre une fois de plus à nos malheureux textes.

Pauvre bouc émissaire à qui on impute tous les maux, et qui est pourtant l’œuvre des humains, et une opinion que le quotidien rend de plus en plus intransigeante et qui attend d’elle beaucoup plus qu’un rapport de complaisance, mais peut-être un catalogue qui va au-delà des testes désuets et aborderait tous les maux dont souffre le pays, et dont la résolution aboutirait justement à la consolidation de notre chère démocratie.

Il faudra à la Commission, bien plus qu’un travail d’expert, mais certainement un vrai cri du cœur, pour que son action puisse avoir l’adhésion de l’ensemble des maliens.


Correspondance particulière

08 Mai 2008