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“Bè ba ba-bolo”, ces mots terribles, prononcés par le président de la République le 8 Mars à l’occasion de la journée internationale de la femme, ont fait l’effet d’une bombe sur l’opinion publique nationale. L’onde de choc est telle que dans la rue, au bureau, au grin, à l’atelier, du fonctionnaire chevronné au pauvre bougre, chacun y va de son commentaire.

Pour les uns ATT est assuré de faire ses dix ans et c’est pour cette raison qu’il s’en fout du sort des Maliens comme de l’an quarante. Ce qui sous-entend que s’il avait tenu de tels propos avant les élections, il ne serait pas aujourd’hui à Koulouba.

Pour les autres, le président a avoué son incapacité à diriger le pays et pour cela il doit quitter le pouvoir. Les plus cléments ironisent en affirmant qu’ATT n’a fait que dire la vérité parce que, estiment-ils, au train où vont les choses, on fonce droit dans le mur.

Au total, personne n’a trouvé d’excuse aux propos présidentiels. Même pas des circonstances atténuantes. Et tous sont d’accord que des mots aussi malheureux ne doivent pas sortir de la bouche d’un chef d’Etat qui a souci du devenir de son peuple.

Aussi, à la déception s’ajoute une immense frustration car désormais les Maliens se sentent comme des laissés pour compte : sauve qui peut, chacun pour soi, Dieu pour les plus chanceux.

Ceux qui ont quelque magnanimité assurent qu’ATT est un peul bon teint qui ne comprend pas la langue bamanan et qu’il a lancé des propos en l’air sans en connaître la signification. O, Dieu, pardonne lui, il ne sait pas ce qu’il dit.

Faux prétexte, en vérité, car il ne fait que pérorer dans cette langue à longueur de discours comme un marchand de tapis.
Plus vraisemblable est le fait qu’ATT a voulu flatter l’orgueil des femmes à l’occasion de la commémoration de leur journée.

Le “bè bi babolo” signifierait alors que ces femmes braves entretiennent leur foyer en tant qu’épouses et mères et, au besoin, viennent en aide à leur mari incapable d’assurer les besoins du ménage. Elles se serrent tellement la ceinture que celle-ci se rompt, suent toute leur eau pour assurer un meilleur devenir à leurs enfants. Le discours irait dithyrambique.

Mais voilà que, patatras, au bout du mot, l’homme de Koulouba fait un pas de clerc. Emporté par son élan, il commet une gaffe monumentale, dans sa hâte de bien faire il fait pire pour aboutir au contraire de l’effet recherché. Confondant vitesse et précipitation, course de vitesse et course de fond, il est passé carrément à côté de la plaque en tirant à côté.

En réalité et pour clore toutes ces controverses, il faut reconnaître qu’ATT a été victime de l’improvisation. Quand on bavarde comme une pie, à défaut de rédiger son discours, il faut savoir s’entourer de précautions oratoires. Le sage Amadou Hampâté Bah recommande en la matière de remuer sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler.

Mais le général passe fréquemment à côté de cet enseignement. Raison pour laquelle il n’en est pas à sa première bourde. En 1991 déjà, sous la transition, il déclarait que seul un fou accepterait de diriger ce pays pour revenir de plus belle en 2002. Aux travailleurs partis lui soumettre leurs doléances à la maison du peuple, il disait : “ils peuvent marcher jusqu’à Gao!”

Tout se passe comme si chaque président malien avait un penchant particulier pour le scandale. Le généralissime Moussa Traoré, affolé par le courage suicidaire des révolutionnaires de mars 1991, avait promis de tresser une couronne d’enfer sur la tête de chaque Malien. Il a failli parvenir à ses fins en commettant une hécatombe.

Contrairement à ATT, Moussa était plutôt un homme timide, orgueilleux, menaçant et autoritaire. A la différence de ce dernier et sans doute conscient de ses limites, il n’improvisait pas, on lui rédigeait son discours.

Ainsi, ATT est venu couronner une série noire qui se nourrit de la patience de tout un peuple. En bon équilibriste, il veut danser sur une corde raide. N’empêche qu’on se rend compte à présent que les bons parleurs ne sont pas toujours les bons faiseurs.

Du bon usage des mots “bè bi babolo”, cette expression se disait autrefois lorsque le chef qui assurait le commandement des troupes sur le front, voyant que la bataille était sans issue et que tout était irrémédiablement perdu, invitait ses hommes à chercher des solutions individuelles.

Appliquée dans un contexte qui n’est pas le sien, c’est-à-dire la cherté de la vie, cette consigne prend une tournure beaucoup plus dramatique. Cela signifie que soit le général s’en lave les mains, soit qu’il veut abandonner ses troupes sur le champ de bataille. Et il veut qu’on dise que la femme de César ne doit pas être soupçonnée.

Mamadou Lamine Doumbia

14 mars 2008.