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En marge des états généraux de la décentralisation sur lesquels les rideaux sont tombés hier au Cicb, nous avons recueillis les attentes de plusieurs participants de cette rencontre. Si elles sont conscientes des ratés de la décentralisation qui gère notre pays jusque là, les personnes que nous avons interrogées n’en demeurent pas moins convaincues qu’il y eut tout aussi des avancées qui ne sont pas à négliger. Mieux, elles expriment leur foi en cette mode de gouvernance dans laquelle le Mali, estiment-elle, devrait connaître le salut.

Aguibou Bouaré, Représentant des banques et établissements financiers du Mali, responsable du Modec : «L’Etat doit faire des efforts pour transférer des ressources importantes au niveau des collectivités territoriales»

La démocratie va généralement avec la décentralisation pour le développement d’un pays, parce que ce développement doit être axé sur les collectivités territoriales et les circonscriptions administratives. Donc, de ce point de vue, l’Etat doit faire des efforts pour transférer des ressources importantes au niveau des collectivités territoriales pour leur permettre de se prendre en charge. Sans cela, si on veut fonder la décentralisation sur les ressources simplement locales, cela ne peut pas marcher et on va directement au devant de l’échec.

Or, c’est cela qui se passe jusqu’ici dans notre pays. On pense que les collectivités peuvent collecter des ressources au niveau local et se prendre en charge, cela n’est pas possible. Il faut que dans le budget de l’Etat, des pourcentages soient prévus pour les collectivités territoriales, et qui puissent leur permettre d’assurer les services minimum, telles que l’éducation, la santé, ainsi de suite. En axant les efforts sur cette approche, je pense qu’on peut avancer et on peut réussir une bonne décentralisation. Sinon, la politique qui est appliquée jusque-là ne peut pas marcher.

M. Patrick, Membre de la Coopération technique belge. : «Il faut concrétiser les textes de loi existants»

On attend de ces assises que le gouvernement du Mali et les différentes collectivités territoriales parmi d’autres pouvoirs redéfinissent un petit peu le cadre dans lequel ils veulent évoluer dans les années à venir.
Disons qu’il y a différentes choses qui ont été mentionnées sur les ratés de la décentralisation. Il appartient aux Maliens d’y apporter des réponses, parce que nous sommes là en tant qu’observateurs ou supports. La décentralisation a avancé sur plusieurs domaines. Ce qu’il faut, c’est un nouveau souffle et concrétiser certains textes de loi qui existent déjà.

Sidi El Moctar Ould Mohamed Kounta, Maire adjoint de Tarkint : «Il faut impliquer tout le monde»

Il faut, à mon avis, impliquer désormais tout le monde (les chefs coutumiers, les maires et d’autres élus) dans le développement du Nord et celui du Mali de façon générale. Chez moi à, Tarkint, par exemple, il n’y a ni eau ni école. C’est pratiquement vide.
On ne pourra rien résoudre en prenant les fusils. Il faut que l’ensemble des Maliens, qu’ils soient du nord ou du sud, se donnent la main pour sortir définitivement notre pays de la crise. Car nous devons montrer au monde entier que le Nord et le Sud sont les mêmes.

Abdourahamane Maïga, Représentant des Forces patriotiques de résistance: «Nous attendons que la décentralisation soit une réponse à tous les problèmes que vit notre pays»

J’attends de ces assises qu’elles soient une avancée au niveau de la décentralisation. Que les élus et les populations soient en synergie, en conformité avec les différents textes qui régissent la décentralisation. Nous attendons que la décentralisation soit une réponse forte à tous les problèmes que vit notre pays, particulièrement les régions nord.

Cette décentralisation est, à mon avis, la seule solution dans laquelle le Mali peut réellement s’engager pour qu’il y ait la paix définitive, notamment au Nord. En dehors du problème de développement qui existe au niveau de nos régions, c’est la gestion même de la décentralisation qui posait jusque-là problème parce que le transfert de compétences n’a pas été suivi par le transfert de fonds.

Arbacane Ag Abzayack, Maire de Kidal : «Il faut que nous sachions que la décentralisation est une affaire d’abord malienne»

Nous attendons que ces assises contribuent à l’approfondissement de la décentralisation, qu’on revoit le découpage administratif et qu’on élargisse le nombre de régions. Il y a des pays qui sont trois fois plus petit que le Mali mais qui ont plus de régions que nous.

Aussi, nous attendons un réel transfert des ressources ainsi que l’amélioration de ces ressources. Comme cela a été dit au cours de ces assises, seuls les partenaires techniques et financiers supportent financièrement la décentralisation au Mali. Il faut donc que nous sachions que la décentralisation est une affaire d’abord malienne. Nous avons certes fait des avancées, même s’il est vrai que des améliorations doivent être faites.

Mme Katilé Adiaratou Sanou, Conseillère municipale en Commune V : «Tant que l’Etat mendie, le transfert de fonds peut difficilement être effectif»

Je crois qu’il y a des voix plus autorisées ici pour parler des problèmes, c’est-à-dire, le transfert de compétences, notre participation au niveau des instances. Je crois qu’au sortir de ces assises, les voies seront entendues. A travers les déclarations et autres témoignages qui ont été faits ici, nous devrons tirer des leçons qui seront certainement utiles pour notre pratique quotidienne de la décentralisation. Toutefois, comme cela a été d’ailleurs dit par d’autres voix, tant que l’Etat mendie, le transfert de fonds peut difficilement être effectif.

Madame Ongoïba, Représentante de la société civile de Kidal : «Il y a des problèmes tant au nord qu’au sud de notre pays»

Mes attentes sur les assises, c’est qu’il y ait un changement, un vrai changement, parce que les gens sont fatigués. On espérait que la décentralisation allait être quelque chose qui puisse changer la mentalité des populations et celle de l’Administration, malheureusement ça piétine jusqu’à présent car les gens ne sont pas sensibilisés. Toute chose qui explique en partie le problème auquel nous faisons face dans le nord de notre pays. Nous espérons qu’avec ces assises, ces problèmes seront solutionnés afin de permettre aux populations de prendre leur destin en main.

Nous, nordistes, avons demandé qu’il y ait un audit des projets qui ont été financés dans le cadre du développement du nord. Notre requête est jusque-là restée lettre morte. Cela prouve que même les gouvernants ont une responsabilité dans cette situation. Il faut développer tant le nord que le sud car il faut le reconnaître, il y a des problèmes partout dans notre pays.

Mohamed Ag Mahmoud, Directeur général de l’Agence de développement du nord (ADN) : «Le transfert doit être fait de façon méthodique et prudente»

Le Mali a joué gros en voulant institutionnaliser une décentralisation. Parce qu’à y voir de près, cette décentralisation n’est appliquée nulle part en Afrique. Je pense que les intellectuels qui l’ont conçue ont suffisamment bien réfléchi. Dix-sept ans après, c’est vrai qu’on doit faire un état des lieux. En le faisant, on se rend compte qu’il y a eu beaucoup d’acquis, parce que l’Etat central a été grandement soulagé dans ses activités de développement, surtout en ce qui concerne le développement local.

On a assisté à la création de beaucoup de communes (703) qui ont bénéficié des ressources pas toujours à hauteur de souhait. En tant que Directeur de l’ADN, je peux vous affirmer que dans le domaine socioéconomique de base, beaucoup de choses ont été réalisées, notamment au nord du Mali.

Mais, les gens sont pressés. Je pense qu’on ne construit pas le monde en un jour. C’est vrai que les besoins sont immenses, mais beaucoup a été fait. Lorsque vous regardez les statistiques, vous allez parfaitement bien le comprendre. Aujourd’hui, dans les régions du Nord, il y a pratiquement des écoles partout. Il y a même des écoles où il n’y a pas d’élèves. Il y a eu beaucoup de points d’eau, des forages équipés, des puits à grand diamètre, etc. Disons que le développement local a été boosté.

Et cela est indéniable. Maintenant, ce qui manque, qui n’est pas du ressort des collectivités, c’est les projets de désenclavement et les projets structurants. Maintenant, par rapport aux insuffisances, c’est vrai que tout le monde est pressé pour aller au transfert, mais il faut dire que ce transfert doit être fait de façon méthodique et prudente. Parce que ces communes là ont des problèmes par rapport à la qualité des ressources humaines. Honnêtement, on ne peut pas transférer quand on sait que c’est voué à l’échec. Il faut donc y aller en modernisant les outils, en formant les gens et même en fixant des critères.

Ould Mataly Mohamed, Représentant du Mouvement Arabe de l’Azawad «Ce qui doit être amélioré, c’est surtout le transfert des compétences et la formation des gens»

La décentralisation est le meilleur outil pour que les populations maliennes soient dans leur droit partout où elles se trouvent. Elle veut dire que chaque endroit doit s’autogérer. Nos attentes sont très grandes parce qu’il y a suffisamment de personnes ressources pour que les thèmes soient bien débattus. Il faudra que les conclusions qui sortiront de ces assises soient cette fois-ci appliquées. Ce qui doit être amélioré, c’est surtout le transfert des compétences, la formation des gens, etc. Tout cela peut avoir une solution si les gens se mettaient ensemble.

Talfi Ag Hamma, Président du conseil de cercle de Goundam : «On a beau décentralisé, s’il n’y a pas d’argent pour répondre aux besoins, c’est des problèmes»

Je pense que ces assises sont une très bonne chose parce que jusqu’à preuve du contraire, nous pensons que la décentralisation est la solution à nos problèmes, pourvu que nous, en tant qu’acteurs, l’exécutons dans une certaine norme. Et que nous soyons appuyés dans ce sens. Le premier des problèmes que j’ai constatés, c’est le manque de ressources. On a beau décentralisé, s’il n’y a pas d’argent pour répondre aux besoins, c’est des problèmes.

Et même s’il y a l’argent, l’utilisation n’est pas toujours judicieuse. Le deuxième problème, c’est l’exécution des investissements, car les projets sont le plus souvent mal exécutés. Or, quand on est pauvre, on ne doit pas se permettre d’investir mal ce qu’on reçoit comme argent. Il y a enfin le problème de la fonction publique des collectivités, notamment en ce qui concerne le recrutement du personnel. On ne nous envoie pas souvent le personnel de nos besoins. Ce sont là entre autres problèmes auxquels nous sommes confrontés.

Adama Sangaré, Maire du district de Bamako : « Le diagnostic se résume à la faiblesse des ressources et les moyens mis à la disposition des collectivités »

Je pense que nous pouvons espérer que les choses puissent être approfondies en faveur de toutes les attentes concernant le renforcement des capacités des collectivités. Je pense que le diagnostic a été posé par tous les intervenants notamment la faiblesse des ressources et les moyens mis à la disposition des collectivités et des élus locaux pour subvenir aux besoins des populations. Donc, à travers ces Etats généraux, nous pensons réellement qu’il y aura une solution et ensemble nous verrons comment la situation va évoluer positivement pour une meilleure gouvernance en matière de décentralisation au Mali.

Boubacar Ba dit Bill : «Nous devons quotidiennement rendre compte aux populations»

Nos attentes sont très claires. Nous avons réfléchi à ces questions qu’on va approfondir. C’est d’aboutir à un consensus large sur les conclusions du premier rapport qui a été fait sur le bilan de la décentralisation, 10 ans après. Et le résultat du forum de 2012 que tout le monde a rappelé. Autrement dit, l’application des textes. Ce qui veut dire que dans une décentralisation intégrale, on restitue aux collectivités territoriales tous les pouvoirs, toutes les prérogatives que les textes leur ont reconnues. Ces pouvoirs doivent être accompagnés par les ressources humaines, par les ressources financières et matérielles.

Comme le Président de la république vient de le dire, les collectivités sont sous tutelle. Ce qui veut dire que nous ne pouvons pas faire n’importe quoi. Il y a des textes édités qu’il faut respecter. Par exemple, se présenter devant les populations afin de rendre compte. Nous pensons qu’en faisant cela, nous aurons des institutions solides. Car les collectivités sont en quelque sorte le soubassement le l’Etat. Donc si nous sommes solides à la base, nous aurons un Etat fort et un Etat juste.

Mais la justice, c’est l’Etat central qui distribue cela. Quant il y a suffisamment d’autorités, les collectivités seront obligées de rendre compte. Et quotidiennement les collectivités rendront compte. Si vous visitez nos mairies, c’est tous les trois mois et l’année que nous rendons compte. Si tous les textes sont appliqués dans leur intégralité, il y aura toujours des problèmes parce que nous sommes des êtres humains, mais il y aura moins de problème.

Bakary Ouonogo, Préfet du cercle de Diré : « La décentralisation ne peut pas réussir sans le renforcement des moyens de la tutelle»

La décentralisation est une politique amorcée de l’Etat depuis plus d’une décennie. Je crois qu’avant ces assises, il y a des hauts et des bas. Je crois que des solutions idoines seront trouvées pour combler les lacunes. Nous avons bon espoir que ces assises pourront apporter une correction. Il faut savoir qu’au niveau de la tutelle la décentralisation ne peut pas réussir sans le renforcement des moyens de la tutelle. Il faut non seulement renforcer les moyens des collectivités, mais aussi renforcer ceux de la tutelle qui sont notamment l’administration et les services publics.

Les gens ont tendance à oublier les moyens de la tutelle. Enfin, il faut aussi la formation des élus locaux qui ont besoin de certaines capacités intellectuelles pour gérer les collectivités. Madame Assory Aicha Belco Maïga, Présidente du conseil de cercle de Tessalit : «Il faut qu’il y ait un transfert concomitant des ressources financières et humaines pour pouvoir obtenir un résultat souhaité»

Ces assises feront l’état des lieux de la décentralisation et puis voir toutes les difficultés liées et en définitive proposer des solutions. Je constate en tant qu’élu que la décentralisation n’est pas effective. Il faut qu’il y ait un transfert concomitant des ressources financières et humaines pour pouvoir obtenir un résultat souhaité.

Oumou Sall Seck, Maire de Goundam :«C’est un faux débat de dire que les élus ne sont pas capables de gérer»

C’est une décentralisation voulue et partagée. Donc, nous croyons à cette décentralisation malgré toutes les difficultés auxquelles nous sommes confrontés. Que çà soit du coté de l’Etat, des populations ou des collectivités, nous savons que cette décentralisation reste irréversible. Elle a quand même apporté quelques solutions et nous pensons qu’elle pourra vraiment être aujourd’hui la solution à tous les mots dont souffre notre «Maliba». Nos attentes sont nombreuses.

Et déjà avec le discours du Président de la République, IBK, l’espoir est permis et fondé. Donc, nous pensons qu’au sortir de ces états généraux les choses vont s’accélérées et s’améliorées. Déjà, par rapport au développement économique, parce que c’est de cela qu’il s’agit en réalité, il faut absolument mettre l’accent sur le développement économique qui permettra de valoriser, sinon de créer au niveau local des initiatives qui puissent être des vecteurs d’emploi.

Ce qui va avoir un impact sur les conditions de vie des populations. Il faut savoir que pour le moment rien n’a été effectif dans la mesure où certains secteurs doivent être beaucoup améliorés. Il s’agit notamment de l’éducation, la santé et l’hydraulique.

Rien n’est effectif, car, il faut savoir que l’Etat a décidé de le faire au compte-gouttes. Tout le monde a accepté, parce que pour nous c’est une procédure où il faut aller. A compter des années 1990 à nos jours, c’est dommage de constater qu’après vingt ans de procédure que rien n’a pu être réalisé comme prévue dans les textes. Donc, dans ces secteurs, l’Etat continue à garder plus de 80% des ressources à son niveau. Ce qui est anormal et contraire à son engagement.

Et aussi, c’est contraire à ce qui est prévu par les textes de la décentralisation. Le transfert des compétences aussi pose problème. Aujourd’hui, je pense que c’est un faux débat de dire que les élus ne sont pas capables de gérer. Car, ils ont montré leur compétence et les résultats des réalisations sur le terrain qui n’ont d’ailleurs été jamais faites par l’Etat. Nous avons aujourd’hui des ressources, des compétences humaines sur lesquelles on peut vraiment se reposer pour pouvoir réaliser cette décentralisation.

Propos recueillis par

Bakary Sogodogo et Ibrahim M. GUEYE

24 Octobre 2013