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Assassinat des deux journalistes de RFI, Ghislaine Dupont et Claude Verlon à Kidal : Une forte suspicion pèse sur le MNLA

La région de Kidal est une zone de non-droit où pullulent des groupes jihadistes, des mouvements rebelles, des milices ethniques, des gangs de trafics de toutes sortes (drogue, cigarettes, armes de guerre, migrants clandestins) des contrebandiers et coupeurs de route, sans qu’une ligne de démarcation nette existe entre ces différentes entités. La même personne est à la fois jihadiste, rebelle, trafiquant de drogue ou passeur d’immigrés en fonction des circonstances et des intérêts. D’où la difficulté d’identifier les individus qui ont enlevé puis peu de temps après exécuté froidement nos confrères Ghislaine Dupont et Claude Verlon de RFI. Toutefois, l’analyse du déroulement de la tragédie conduit, à première vue, à écarter la piste islamiste au profit de celle qui mène tout droit au MNLA et au HCUA.

L’annonce du décès des deux journalistes de RFI, Ghislaine Dupont et Claude Verlon, quelques heures après leur enlèvement samedi dernier à Kidal, continue de susciter une vague de réactions de par le monde. Ce double meurtre a soulevé de nombreuses interrogations autour des circonstances dans lesquelles il est intervenu ainsi que l’identité de ses auteurs. Malgré l’absence de sécurité dans cette région, les journalistes ont toujours pu se tirer d’affaire et ont rarement été véritablement inquiétés. Signalons que dans cette région pullule une mosaïque de groupes jihadistes, de mouvements rebelles, des contrebandiers, des coupeurs de routes, des milices communautaires et d’autres.

Ce qui rend l’assassinat des deux journalistes de RFI encore plus complexe d’autant plus qu’aucune information n’a filtré sur l’identité des auteurs. La première option envisageable c’est le fait qu’à première vue, le mode opératoire ressemble à celui des groupes jihadistes encore très actifs dans la zone en l’occurrence AQMI, Mourabitoune qui est une fusion des Signataires du sang et le MUJAO. Il disculpe en revanche les éléments d’Ançar Dine peu connus dans la pratique du business des otages.

Les indicateurs disponibles permettent de pointer du doigt les groupes islamistes en raison de la rapidité avec laquelle l’opération a été exécutée. A moins que les forces françaises et africaines se soient lancées à leurs trousses et, dans un élan de survie, ils ont été contraints de se débarrasser de leurs otages. Là encore, c’est une hypothèse peu plausible, car les forces françaises qui disposent de grands moyens ont affirmé n’avoir eu aucun contact physique ni visuel avec les ravisseurs. En ce sens que les avions étaient stationnés à Tessalit et qu’ils ne sont arrivés sur place que 50 minutes plus tard.

Les indicateurs disponibles montrent également qu’ils ont été assassinés à bout portant, car leurs corps étaient criblés de balles et leur véhicule était intact. Ce qui suppose qu’ils ont été débarqués puis exécutés de sang-froid. D’habitude, les islamistes capturent les otages puis engagent des négociations. Et leur patience n’a généralement pas de limites, pour preuve les 4 otages d’Arlit ont été libérés il y a quelques jours après 3 ans de détention. Dans ce cas, comment peut-on expliquer l’exécution de nos confrères après quelques heures seulement de leur enlèvement ?

Les jihadistes préfèrent se servir des journalistes que de les tuer

L’autre fait, également révélateur, est que les jihadistes ne ciblent pas les journalistes. Au contraire ils les utilisent même pour faire passer leurs messages comme cela s’est vu avec les vidéos montrant les otages en vie. S’il est avéré que les journalistes n’ont pas été exécutés au cours d’une tentative de libération, comme l’ont indiqué les indices découverts sur les lieux du crime, cela écarte de facto la possibilité que ce soit l’œuvre des jihadistes.

D’autant plus que ces derniers ne tarderaient pas à réagir comme d’habitude en revendiquant l’opération et en donnant leurs motivations. Parfois même, ils justifient leurs attaques comme ce fut le cas lors d’une explosion survenue dans une cafétéria à Marrakech en 2010. Ils ont aussi revendiqué l’enlèvement des Occidentaux dans les campements sahraouis dans le sud algérien, en octobre 2010.

Cette opération pourrait aussi concerner les coupeurs de route qui sont nombreux dans cette zone à la recherche de quoi survivre dans ce milieu souvent hostile. Ces gens n’hésitent pas à tuer rien que pour les sous, ce qui justifierait la disparition de certains objets appartenant aux journalistes. Même là encore, des doutes subsistent. Car selon les propos du chauffeur des deux journalistes, au moment de leur enlèvement, Ghislaine avait proposé à ses ravisseurs de l’argent mais que ces derniers n’ont rien voulu comprendre.

Des zones d’ombre dans l’attitude du MNLA

Pourtant des questions se posent malgré tout et qui méritent un éclaircissement : comment ces assassins ont-ils pu savoir que les journalistes avaient rendez-vous avec le Chef local du MNLA, Ambéry Ag Rissa ? Pourquoi ce dernier ne les a-t-il pas raccompagnés jusqu’à leur départ comme cela se fait dans la coutume touareg qui suppose que pour prouver son hospitalité à ses hôtes, il faut s’assurer qu’ils ont quitté sains et saufs leur lieu de rendez-vous ? D’autant plus que l’opération s’est déroulée en plein milieu de la journée dans un domicile situé au centre-ville, donc grouillé de monde.

Si tel est le cas deux options s’offrent à nous. En effet, soit personne n’a remarqué le rapt des journalistes pourtant en plein jour soit qu’on a laissé faire par peur des représailles du MNLA qui fait le beau temps et la pluie dans cette région. Même le leader local de ce mouvement armé, qui dit avoir été menacé lorsqu’il a voulu s’interposer, n’est sorti qu’une fois. Un fait quand même étrange, le chauffeur, lui aussi un touareg, qui était à plat ventre, n’a pas confirmé les propos d’Ambéry Ag Rissa.

Enfin, une autre zone d’ombre subsiste : de quoi ont discuté les journalistes et le leader du MNLA ? Y a-t-il eu des révélations qui ne devaient pas être faites sur la place publique ? Il faut aussi rappeler que le MNLA avait récemment boycotté les états généraux sur la décentralisation, les assises sur le nord et même les prochaines législatives. Ce qui signifie clairement qu’il n’entend pas à renoncer à ses velléités indépendantistes.

Le MNLA et le HCUA interpellés

Rappelons que les deux confrères étaient en train de préparer l’enregistrement d’une émission spéciale sur le Mali prévue les 7 et 8 novembre prochain. La sécurité à Kidal est pratiquement inexistante, l’armée malienne est confinée à un rôle de police et est contrainte de se terrer dans son camp de cantonnement. La MINUSMA ne dispose pas d’assez de moyens matériels et humains pour déterminer qui est qui.

Selon les propos du Numéro 2 de la MINUSMA, Abdoulaye Bathily, celle-ci est à moins de 50% de ses moyens. Et, généralement, ce sont des troupes sénégalaises et béninoises qui contrôlent les check-points et ne peuvent pas dissocier les éléments du MNLA des jihadistes car tous portent des turbans. Seule l’armée française est mieux lotie, mais celle-ci semble concentrer tous ses efforts sur l’extérieur de la ville pour traquer les dernières caches des jihadistes dans le cadre de l’opération Hydre.

Par conséquent, le MNLA et son acolyte le HCUA semblent être les seuls à pouvoir nous édifier sur cette situation, car ils sont les seuls autorisés à circuler librement et sans encombre dans la région. Pour cela, il faut que la France mette fin à son parrainage supposé ou avéré en faveur du MNLA.

Maciré DIOP

L’Indépendant du 06 Novembre 2013.