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Avant-hier, à Kidal, deux journalistes français ont été enlevés et tués par des inconnus. L’horreur a, semble-t-il, été atteinte, mais ne surprend pas tout le monde. Car dans cette région où les calculs sont trop subtils, tout est permis, tout est possible.

Le samedi 02 novembre 2013 restera à jamais un jour sombre et néfaste dans la mémoire collective, notamment dans celle des familles des victimes, des médias et des défenseurs des libertés publiques et individuelles. Ce jour, à Kidal, Ghislaine Dupont, journaliste, et Claude Verlon, technicien, tous deux Français et travaillant pour RFI, ont été enlevés avant d’être assassinés. Leurs corps seront retrouvés à moins de vingt kilomètres de la ville, criblés de balles.

Leur tort ? C’est d’avoir voulu faire leur devoir d’informer l’opinion, autrement dit, ils sont morts pour avoir exercé leur profession qui veut que le journaliste se rende sur place pour relater ce qu’il voit ou entend. Mais l’émoi passé, il convient pour les autorités, nationales et internationales, de faire toute la lumière sur ce qui s’est réellement passé.

De répondre à certaines questions qui demeurent incompréhensibles pour le commun des mortels : Comment, dans une ville dont tous les accès sont soumis à des check-points, des hommes armés ont pu enlever deux journalistes pour les assassiner à quelques kilomètres de la ville sans rencontrer aucune opposition ?

Comment, dans une ville de moins de 35 000 habitants, quadrillée par au moins cinq armées (Forces maliennes, force Serval, force de la Minusma, Mnla, Hcua), des hommes armés ont pu avoir une si facile liberté de mouvement et d’action, notamment dans un véhicule 4X4 ?

Comment les ravisseurs ont pu connaitre avec précision l’emplacement de leurs futures proies, lesquelles étant restées jusqu’au bout sur leurs gardes, connaissant les risques d’insécurité dans cette ville ? Pourquoi les ravisseurs ne se sont pas contentés d’une prise d’otages avec demande de rançon, mais ont préféré tuer de sang-froid ? Cette tuerie ressemble fort à une exécution, dans ce cas, pourquoi ?

Les faits

Ce triste samedi, les deux Français, venaient de réaliser l’interview d’Ambéri Ag Rhissa, ancien développeur de l’Ong Acord, ex-conseiller du gouverneur de la région de Kidal, éphémère membre du fantomatique gouvernement de l’Azawad, et présentement un des responsables du Mnla à Kidal. Dans la rue, au moment où ils s’apprêtaient à monter dans leur véhicule, Ghislaine Dupont et Claude Verlon sont appréhendés par des individus armés. On les oblige à monter dans un 4X4 qui prend la sortie nord-est, en direction de Tin Essako.

Après l’alerte donnée par l’interviewé, des poursuites sont engagées par les forces armées, avec mobilisation d’hélicos en provenance de Tessalit et cheminement d’un détachement de blindés. Le véhicule en fuite et le corps des otages seront retrouvés à 18 km de la ville, mais pas de traces des ravisseurs.

Trois constats s’imposent. Le premier est que les faits et gestes des deux journalistes étaient connus avec précision puisque leurs ravisseurs sont venus devant la porte d’Ambéri, avec leur véhicule, au moment même où les Français franchissaient la porte après leur interview. Deuxièmement, les corps ont été retrouvés hors de la ville, ce qui veut dire que les ravisseurs ont pu franchir aisément le check-point nord-est.

Y avaient-ils des complices ? Le troisième constat est que les otages ont été assassinés donc que leurs ravisseurs n’avaient pas l’intention de les garder et de demander une rançon.

Dès que les corps ont été retrouvés, les différentes forces en poste à Kidal se sont lancées sur la piste jihadiste, car ce double assassinat ressemble plus à un acte terroriste qu’à autre chose. Soit. Seulement, depuis le début de l’opération Serval, il n’y a plus de terroriste étranger dans le nord. Dans cette zone, il n’y a que de petites localités dans lesquelles tout le monde se connait.

Comme dirait l’autre : « chacun connait chacun », un étranger est vite repéré et, peut-être, dénoncé. S’il y a acte terroriste, les terroristes qui existent encore dans le nord et y sévissent sont tous originaires du nord du Mali ou y ont vécu suffisamment longtemps pour être confondus aux populations locales.

Le pire est devant

Des témoins ont affirmé que les ravisseurs se sont exprimés en langue tamasheq, mais cela ne fait pas d’eux des Touareg. En revanche, en boudant la table de négociation de Ouagadougou pour la relance de l’Accord préliminaire, en refusant de participer aux états généraux de la décentralisation et aux assises nationales sur le nord, les groupes armés touareg (Mnla et Hcua) ont démontré que le retour de la sécurité et de la paix dans le nord n’est pas leur préoccupation première.

Au contraire, pour cela ils ne veulent pas que l’administration et l’armée reviennent à Kidal. Dernièrement, ils ont démontré une certaine hostilité envers la tenue des élections législatives même si certains de leurs responsables se présentent sur des listes RPM. Iront-ils jusqu’à tuer deux journalistes français uniquement pour prouver ce que tout le monde sait, à savoir que Kidal est zone d’insécurité ?

C’est possible, pensent certains observateurs, surtout que ces groupes ont été mis hors jeu dans la libération des otages français, le Niger passant par une piste touarègue, certes, mais une piste islamiste radicale.

Le Mnla, qui n’avait pas l’intention de se cantonner et de désarmer, que la France non plus ne voulait pas faire cantonner et laisser désarmer parce qu’elle avait besoin d’un groupe armé libre de tous ses mouvements, capable de sillonner le désert pour dénicher des otages, le Mnla donc n’a pas l’intention d’accepter la nouvelle donne qui fait la part à Iyad Ag Ghali et Ansar Eddine dans l’Adrar des Ifoghas où bientôt se posera la succession du vieil Aménokal dont les fils sont dispersés entre Mnla et Hcua. Mais pour discréditer leur ancien allié, Iyad Ag Ghaly, le Mnla et le Hcua iront-ils jusqu’à assassiner des journalistes français en tentant de faire porter le chapeau aux islamistes radicaux d’Ansar Eddine? Autant de questions dont les réponses ne sont pas pour sitôt.

En attendant, le mieux et le plus urgent à faire, c’est d’amener toutes les parties signataires de l’Accord préliminaire à l’appliquer enfin. A commencer par ce qui aurait dû être fait dès la signature du document, le 18 juin : le cantonnement des groupes rebelles terroristes et d’autodéfense, le retour de l’armée et de l’administration dans tout le nord. Le tout doit se faire sous la supervision des forces armées et de sécurité du Mali, des forces internationales de la Minusma, de la force française Serval.

Avec la coopération financière des pays qui s’y sont engagés publiquement mais qui rechignent encore à délier les cordons de la bourse.
Les uns et les autres doivent mettre enfin un terme définitif à cette vaste comédie qui est déjà en train de tourner à la tragédie. Encore que le pire pourrait être devant.

Cheick TANDINA

Le Prétoire du 04 Novembre 2013