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L’humanité selon Moustapha Dimé

La Fondation Blachère à Apt ravive le souvenir d’un artiste pionnier.

En perdant Moustapha Dimé, le continent africain aura vu disparaître l’un de ses créateurs majeurs. Mort à 50 ans, en 1998, le souriant Dimé était loin d’avoir clamé tout son talent à la face d’un monde qui l’avait justement reconnu six ans plus tôt ! En 1992, le jury international de la première Biennale de Dakar, alors ouverte aux artistes du monde, lui avait décerné, lot suprême, le Grand Prix Léopold Sedar Senghor.

Dimé était entré jeune, tête haute et modestie généreuse, dans l’imaginaire d’amateurs d’art encore sensibles à la voix des racines, au chant d’exigences plastiques de mèche avec les conquêtes novatrices. Car Dimé était un pionnier. L’un des premiers à avoir compris la promesse d’écriture authentique que le recours aux objets usagés, déclassés ou surgis de cet océan qui, sous ses pieds, rejetait vers la terre bois flottants et fers rouillés, lui apportait sur un plateau non pas d’argent mais de réajustement approprié, sans falbalas ni mièvreries.

Depuis, les artistes récupérateurs sont légion en Afrique et c’est peu dire qu’ils doivent tout à Dimé ! Le plus grand des Sénégalais de tous les temps a commis son grand œuvre en moins de dix ans. Ses débuts ne laissent, en effet, pas de souvenirs impérissables au chercheur d’imprévu. Mais lorsqu’en 1990, il installa son atelier, dans un auguste fortin de l’île de Gorée, face à la mer et ses houles, soudain son art se découvrit d’autres nécessités. Ne plus se compliquer la vie, utiliser les seuls matériaux qui lui plaisaient : son seul credo.
Les femmes sénégalaises…

En 1999, Dimé bénéficia d’une splendide rétrospective posthume à l’Hôtel de Ville de Paris, accompagnée d’un catalogue ajusté au parcours d’un guerrier mort au combat. Or, incompréhensible injustice d’un Sénégal qui ne fit rien pour récupérer un tel patrimoine, cette œuvre emblématique depuis dépérissait dans des réserves parisiennes.

Grâce soit donc rendue à la Fondation Blachère qui permet à ce témoin capital de revivre parmi nous le temps d’un été provençal. Car, non contente d’exposer une œuvre, grâce à elle aussi restaurée par Gabriel Kemzo Malou, dernier en date des assistants de Dimé, la fondation compte la faire circuler en Europe durant cinq ans. Pour la restituer ensuite à son pays d’origine, avec l’espoir qu’un musée lui y sera consacré. Vœu trop pieux ? En 1997, Fabienne Dumont et son Centre d’art contemporain avaient exposé Dimé à Bruxelles. Et, malheur et damnation, c’est chez nous qu’il ressentit les premiers symptômes du mal qui l’emporta.

A Apt, un excellent film de Laurence Attali et la scénographie émouvante de Pierre Jaccaud – la figure sereine de Dimé nous accompagne à travers toute l’expo, grâce à une suite de visuels lumineusement choisis et installés – nous rendent le sculpteur dans sa dimension. Vibrante et forte, dramatique, sans frontières. La femme y est plus que tout présente par symboles et jeux de formes et d’objets appropriés. Mère nourricière et mère du monde. Dimé disait : « Le thème de la femme est omniprésent chez moi. Pour moi, toutes les femmes sénégalaises sont des sculptures, des reflets de beauté ».

Mais il avouait aussi et c’est important : « En créant, j’essaye d’être moi-même. Mais je n’accepterai jamais que l’Occident m’emprisonne dans le concept d’un art africain. Je crée un art universel… En fait, je ne rêve que de lumière… Je vois la mer, la terre, la nature, le ciel et les hommes. Tous ces éléments contribuent à l’harmonie. » Allez à cet homme, unique et riche de valeurs inoubliables. Il avait le sens du temps et de l’espace, de l’énergie qui habite l’irrationnel. De l’artisan rompu à l’exercice de la voix supérieure de l’artiste, de la vie à la mort.

Fondation Jean-Paul Blachère, 384 avenue des Argiles, Apt, France. Jusqu’au 12 octobre, du mardi au dimanche, de 14 à 18h30. Catalogue. Infos : 00.33.4.32.52.06.15 et www.fondationblachere.org


ROGER PIERRE TURINE
Envoyé spécial à Apt

04 Septembre 2008