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Pendant qu’un nouveau Rapport sur les droits de l’Homme détaille les atrocités commises sur les populations civiles du Nord, les actes perpétrés par Al-Qaïda répugnent même ses anciens partisans.

Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) a émergé de l’ombre dans le Nord du Mali où prévaut désormais la loi de la jungle. Au vu et au su de tous, le réseau terroriste révèle désormais la nature impitoyable de sa dynamique interne. Le groupe terroriste a entrepris de liquider les opposants à ses tendances radicales. Même ses propres membres sont concernés par la menace s’ils s’avisent de refuser les ordres des seigneurs de guerres régionaux, Abdelhamid Abou Zeid et Mokhtar Belmokhtar dit « Laaouar », désormais capables de se déplacer librement à Tombouctou. La capacité d’AQMI à gouverner, même temporairement, une petite portion de territoire a permis au monde entier de découvrir le visage horrible de l’organisation.

Aujourd’hui, à Tombouctou et à Gao, on assiste à des exécutions, des amputations de mains et des punitions à coups de fouet à l’encontre de personnes accusées par Al-Qaïda de ne pas respecter la Charia qu’elle cherche à imposer à tout prix. Al-Qaïda a récemment tué certains de ses propres membres après qu’ils eurent manifesté leur opposition au comportement des émirs du groupe contre les habitants. En fait, la nébuleuse a commencé à perdre l’esprit. AQMI réserve sa plus grande cruauté envers ceux qu’elle accuse de renoncer à l’idéologie djihadiste. L’exécution haineuse, en fin mars, d’un habitant enlevé deux semaines plus tôt à Tombouctou n’est qu’un exemple parmi d’autres de cette dissolution interne et cette paranoïa.

Lors de l’une de ses récentes offensives concernant les déplacements du groupe ; Al-Qaïda avait accusé Ahmed Ould Mohamed Aali d’avoir fourni des informations à l’armée mauritanienne. Juste avant son enlèvement, des frappes aériennes mauritaniennes avaient permis de détruire un convoi d’Al-Qaïda dans le Nord du Mali. « Ahmed Ould Mohamed Aali a été sévèrement battu par des éléments d’Al-Qaïda sous les yeux des habitants de Tombouctou, et personne n’a osé intervenir », explique un habitant de la ville avant de poursuivre : « Après quoi, ils l’ont emmené vers un lieu inconnu après l’avoir accusé de collaboration avec l’armée mauritanienne ».

C’est le même groupe islamique armé qui a ouvert le feu contre des habitants de la ville qui protestaient contre la prise de leur cité. Depuis le 30 avril dernier Human Right Watch (HRW) a indiqué que les groupes islamistes armés ont sommairement exécuté deux hommes, amputé la main d’au moins un autre, procédé à des séances de coups de fouet en public et menacé les femmes et les Chrétiens. Selon cette organisation de surveillance des droits de l’Homme, les groupes armés qui ont pris Gao, Kidal et Tombouctou « ont spolié des citoyens ordinaires lors d’intrusions dans leurs maisons, ont volé des voitures et des motos et ont attaqué des boutiques et des petits commerces ». Et un prêtre, d’expliquer que les Chrétiens se sont cachés par peur d’être tués par ces groupes armés. Des témoins ont également rapporté que les islamistes avaient détruit des bars et des hôtels qu’ils associaient à la consommation d’alcool et à la prostitution.

Début avril, Ansar al-Din, un allié d’Al-Qaïda, a coupé l’oreille d’une femme qui portait une jupe courte, ont indiqué des habitants de Gao à HRW. Le 20 avril, ils ont fouetté en public un homme de Kidal pour avoir consommé de l’alcool, et un autre qui avait été pris en train de voler. « Ils lui ont mis la main sur un morceau de bois et la lui ont tranché au-dessus du poignet, expliquant à tout le monde que c’était ce que méritait un voleur. Ils ont parlé de la Charia. J’en tremblais : c’était trop », raconte un témoin avant d’ajouter : « Nous ne connaissons pas ce type de violence au Mali ». Mais peu de temps avant qu’AQMI et Ansar al-Din ne s’emparent du Nord, le tristement célèbre leader régional d’Al-Qaïda, Abdelhamid Abou Zeid avait abattu trente Mauritaniens qui étaient sous son commandement parce qu’il les suspectait d’avoir des liens avec les services de renseignement mauritaniens.

Cet acte « barbare et sans merci » a suscité un sentiment de répulsion parmi les jeunes qui étaient sous ses ordres. Cela a poussé de nombreux jeunes à recourir à tous les moyens pour tenter de s’enfuir et de revenir à une vie normale. De tels incidents où Al-Qaïda a été vue en train de procéder à une purge interne de membres prétendument « déloyaux » suscitent le désespoir et la confusion au sein des éléments restants du groupe. En réalité, un tel comportement reflète la fragilité du groupe.

« Il est honnêtement possible d’affirmer que la liquidation par Al-Qaïda de ses éléments sur des accusations de trahison signifie qu’aucun nouvel élément ne peut désormais être recruté parce que le recrutement se fonde essentiellement sur la persuasion et non sur l’intimidation », affirme un analyste tout en expliquant que les préoccupations sécuritaires sont aujourd’hui très fortes au sein de l’organisation qui reste désormais troublée.

Il poursuit : « Cela est dû au fait que la région du Sahel n’est plus le théâtre de la seule Al-Qaïda. Elle compte maintenant d’autres groupes armés qui n’ont pas les mêmes visées qu’Al-Qaïda ». En effet, Ansar al-Din a adopté une approche différente de celle d’Al-Qaïda concernant les otages. Le mouvement a libéré son otage suisse sans poser aucune condition ni avancer une quelconque revendication. Al-Qaïda est également menacée par la volonté de certains mouvements touaregs d’aider les puissances internationales dans leur guerre contre le terrorisme, ainsi que par l’apparition du groupe arabe armé à Tombouctou qui a déclaré son rejet de l’application de la Charia.

Un ressortissant du Nord déclare : « Si le monde veut traiter de façon rationnelle la situation sécuritaire dans le Nord du Mali, il doit aider les forces loyales du pays contre le terrorisme ». Selon les analystes, le rejet par le public, les opérations de sécurité, les dissensions internes et les révisions idéologiques par d’anciens partisans de l’idéologie djihadiste ont conduit à de graves fissures au sein d’AQMI. Et l’analyste Mohamed Salem, de conclure : « AQMI comprend parfaitement que si les éléments mauritaniens et les jeunes Touaregs renoncent à l’idéologie salafiste djihadiste et reprennent une vie normale, cela contribuera très fortement à la fin d’Al-Qaïda ».

Jean Pierre James

Le Combat du 8 Mai 2012