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Maintenant que les passions se sont, je suppose apaisées on pourrait sans risque de se faire « taper sur les doigts » parler des actes de vandalisme commis les dimanche 27 et lundi 28 mars à Bamako suite à la défaite des « Aigles du Mali », et du meeting qui s’en est suivi quelques dix jours plus tard, le 09 avril. Ces casses et leurs conséquences immédiates nous interpellent et nous amènent à nous poser deux questions essentielles : la société malienne a-t-elle fondamentalement changé ? La gestion consensuelle du pouvoir a-t elle atteint ses limites ? Tentons de donner notre avis sur ces deux questionnements.

Comme beaucoup d’observateurs, nous sommes de ceux qui croient que les actes de vandalisme survenus les 27 et 28 mars 2005, ne constituent pas un épiphénomène d’une manifestation de ras le bol d’une situation difficilement vivable par une jeunesse désemparée, déboussolée, sans projet et sans perspective heureuse à l’horizon, mais ils sont le reflet d’un malaise, d’un mal vivre plus profond qui s’enracinent dans notre société.

Si on ne prenait garde, ce sont les fondements mêmes de notre société, de notre culture qui risquent de s’ébranler. Plusieurs raisons nous mènent à le penser. Nous avons relevé trois signes, peut être anodins pour certains, mais qui à notre sens sont bouleversants dans le contexte de la société malienne de notre imaginaire.

Pour commencer, s’il est vrai que les mondes politique et associatif ont tous condamné ces actes à l’unisson, comme l’écrivait le Quotidien National l’Essor en page 3 dans sa parution n°15431 du mardi 12 avril 2005 : « Condamnation des casses du 27 mars: d’une seule voix », cette belle unanimité ne se retrouvait pas dans tout « le petit peuple ». Aussi incroyable que cela paraisse, tous ceux qui ont eu à écouter les peuples des Sotrama, des Banconi, des Faladié Village, des Djandjiguila, des Lafiabougou Talico et autres Konibabougou, et même des campus, ont pu se rendre compte que le ton n’était pas toujours à la condamnation.

Il y avait même de l’approbation et cela dans toutes les classes d’âges et de sexes, d’analphabètes comme de lettrés ! Nous avons ainsi entendu des raisonnements spécieux tels « c’est bien, ainsi, ils (les gouvernants) seront obligés de réparer les dégâts et l’argent restera au Mali »!

Des casses ciblées
Ensuite, le fait qu’un homme de 70 ans de sur crédit ancien combattant soit de mèche avec les casseurs dénote la déliquescence des valeurs qui ont toujours fait la force de notre société à savoir l’honnêteté, la droiture, la tolérance, le respect du bien d’autrui, la peur de la honte etc. En effet, en d’autres temps, les jeunes n’auraient jamais osé rapporter le fruit de leur rapine même à un « papi » à forte raison à un papa, car ils savaient à quoi s’en tenir !

Enfin, un autre aspect de ces casses qui dénote du changement des comportements des vandales maliens, c’est leur caractère inédit. En effet, depuis toujours, il y a eu des casses de feux de signalisation, des édifices publics et privés. Mais cette fois-ci, les attaques étaient ciblées : des bars, des restaurants appartenant surtout à des étrangers, des femmes étrangères furent violées ! On se croirait dans un pays forestier ou côtier que nous Maliens, qualifions de sauvage lorsqu’on y agressait ou expropriait nos compatriotes!

A notre humble avis, au regard de ce qui précède, sans être devin, nous pouvons affirmer que les actes de violence et de vandalisme perpétrés sont plus profonds et constituent le signe annonciateur d’une rupture entre les valeurs caractéristiques du Mali ancien, celles de nos pères et mères, celles de nos grands parents et celles de nos aïeux où le respect de l’autre, la tolérance, où l’étranger est roi et les valeurs du Mali nouveau qui est en gestation.

Nous sommes au point critique, comme dirait le chimiste en parlant du phénomène de changement d’état d’un corps. Il urge d’en prendre conscience et de trouver des remèdes afin que notre société ne bascule pas dans une société où nos descendants n’auraient aucun repère et seraient d’éternels imitateurs donc d’éternels dépendants.

Quant au deuxième questionnement, analysons pour commencer les différentes réactions. Qu’a t on constaté ? Tout d’abord, face à ces évènements le point de ralliement de tous les partis et associations, était comme on l’a vu, la condamnation sans appel de ces violences gratuites. En dehors des déclarations et autres messages, l’appréciation et le degré d’analyse aussi bien suivant les partis qu’au sein d’un même parti étaient divergents voire opposés dans certains cas.

Pour la plupart des partis et associations, une simple déclaration suffisait, c’est à Koulouba et à son gouvernement de se débrouiller puisque de toutes les façons, « bien que participant à la gestion des affaires, nous n’avons aucune emprise sur les décisions ». Pour certains, c’est le régime du Général qui aurait été ébranlé.

Alors il faut marquer le coup, montrer qu’on est des inconditionnels. Ils ont leur raison car, la plupart de ceux là doivent leur existence politique ou leur remise en selle sur l’échiquier politique national à ATT et à son régime. Pour d’autres enfin, le fait que les casses ont eu lieu au lendemain du 26 mars et ont commencé au stade du même nom n’est point un fait du hasard. C’est une tentative de dénégation de la révolution de mars 1991.

Quoi d’étonnant donc, que le meeting dit de protestation contre les casses initié par l’ADEMA/PASJ soit approuvé, soutenu, financé et récupéré par tous les zélateurs des partis et associations, en meeting de soutien au Général ATT. Gageons que ce n’était pas l’idée de départ de la direction de l’ADEMA.

Une occasion inespérée s’offrait à tout ce beau monde de laudateurs pour se mettre en scène et montrer leur « ferme engagement » à côté du maître de céans. Bien que non initiateurs, pour ces derniers, le meeting était bienvenu ; ils ravirent la vedette aux initiateurs qui devraient certainement se poser la question de savoir : « est-ce que leur bébé ne leur avait pas échappé ? ».

Ce meeting avait le grand avantage d’éluder le vrai débat de société : on pose le problème en pro ou anti ATT. Incroyable on se croirait revenu aux « heures glorieuses » de l’Union Démocratique du Peuple Malien (UDPM), ce parti unique constitutionnel que la plupart des acteurs du paysage politique actuel prétendent avoir combattu.

Meeting folklorique
Du reste, ce genre de meeting n’est point une innovation tant il est vrai que l’histoire de notre peuple, depuis l’indépendance est essaimée de ces meetings et autre marches de soutien qui n’ont jamais été que folkloriques, surtout dans un contexte de parti unique.

A preuve, dès qu’une situation devient critique, tout ce beau monde de « souteneurs sans faille », de « an bê sa î nofê », (nous mourrons pour toi) se fondent dans la nature comme beurre au soleil ! Les anciens ont encore en mémoire la chute du régime de l’USRDA qui pourtant avait une jeunesse « engagée » et dont le slogan favori était : « une seule option, le socialisme ! Un seul parti, l’US-RDA ! Un seul guide, Modibo Kéita ! » ou encore plus près de nous l’histoire de ces fameux contremarcheurs « udépémistes » de fin de règne de Moussa Traoré.

Nous ne sommes évidemment pas dans le contexte de parti unique mais c’est pratiquement comme si. Hier, comme aujourd’hui la tâche fondamentale des partis devrait et doit être la formation de leurs militants à l’esprit critique, à l’esprit citoyen afin que soit ancrée dans notre société une culture de la démocratie pluraliste. Ceci ne peut s’obtenir que par la tenue régulière et fréquente des réunions, séminaires et autres ateliers de formation, toutes tâches auxquelles la plupart d’entre eux rechignent.

Il est dommage aujourd’hui, qu’aucun parti politique n’arrive à faire rêver ses militants. Or, on le sait, le fantasme peut conduire à l’optimisme et l’optimisme, à l’action. Un homme sans rêve est un homme désespéré et un homme dans le désespoir ne se distingue point de l’animal, C’est pourquoi, sans approuver ce qui s’est passé le 27 mars, notre conscience et notre raison nous commandent à le comprendre.

C’est dire, que le plus grand bien que les partis politiques et autres associations puissent faire pour aider le Président ATT, c’est de faire une analyse froide, lucide de la situation et lui proposer des solutions idoines aux problèmes que nous connaissons tous et qui ont pour noms : pauvreté, chômage, corruption, etc.

En résumé, on peut dire que les évènements de mars dernier sont en partie « les rejetons » de la démission collective des partis politiques maliens soucieux plutôt d’engranger des bénéfices de leur alliance plus ou moins sincère avec le Président ATT que de la formation de leurs militants à l’action citoyenne et à l’élaboration d’un projet de société alternatif de la politique actuelle.

Politique, qui laisse dans les rues de milliers de jeunes sans emploi malgré les affirmations lénifiantes de l’action gouvernementale dont nous sommes la cible à travers le matraquage médiatique quotidien. Cette collusion des forces politiques laisse orphelin une bonne frange de la population qui, sans espoir, sans projet salvateur est conduite à « vider » ses angoisses, ses frustrations par des actes de vandalisme et de violence jusqu’ici inconnus au Mali.

En outre, bien que les crises soient fréquentes au sein des partis maliens, la preuve la pléthore de partis nés de différentes crises au sein de plusieurs partis, les casses des 27 et 28 mars risquent de laisser de plaies béantes au sein de plusieurs formations politiques dont l’ADEMA/PASJ.

En effet, les divergences apparues au sein du Comité Exécutif dans la lecture des évènements ont eu pour conséquences la fracture apparente entre pro et anti ATT au sein de la direction pour un observateur non averti. En réalité ce n’est pas si simple que çà, on le sait. Cette énième mini crise au sein du CE à propos de pour ou contre « le meeting anticasses », pose en réalité un problème plus profond : celui du rapport entre les partis et les institutions de la République, notamment l’Exécutif et le Président de la République.

Ce problème s’est toujours posé depuis l’avènement de la 3ème République, mais il a toujours pu trouver une solution plus ou moins heureuse, car pendant les dix premières années de la 3ème République, le Président était issu du parti dominant et les membres de l’Exécutif provenaient majoritairement de ce parti.

En son temps, le sage Abderhamane Baba Touré (paix à son âme), alors Président d’honneur du parti, invité à ouvrir la première conférence du parti en juillet 1993 avait trouvé des mots justes pour indiquer ce que devraient être les rapports entre un parti fût il dominant et les institutions de la République, notamment le Président et le Gouvernement de la République dans un contexte pluraliste. Dans son discours, le Président A.B. Touré a rappelé qu’une fois élu, le Président de la République est le président de tous les maliens, à ce titre dans son action il doit être moins partisan que le CE.

Quant au rapport entre le Parti et le Gouvernement, après avoir rappelé que le CE ne doit pas être une doublure du Gouvernement, il conclut : « le Parti est pour le Gouvernement un organe d’orientation et d’appui; mais en aucun cas, il ne doit se substituer à celui ci comme organe d’exécution ».

« l’ADEMA n’est pas une marchandise »

Aujourd’hui, la situation est différente, le Président n’est pas de l’ADEMA, c’est un indépendant, un allié et les membres de l’Exécutif ne sont pas majoritairement l’émanation du parti.

Puisque l’ADEMA n’est pas dans l’opposition, ce qui aurait rendu le jeu politique, plus clair, il lui faudrait trouver une gymnastique appropriée pour rester fidèle à l’allié et se départir de ses échecs éventuels. Difficile exercice, qui n’est pas du reste propre qu’à l’ADEMA soit dit en passant.

A travers les propos du sage, nous voyons que le Parti ne devrait pas jouer « au pompier » même s’il était majoritaire à fortiori dans le contexte actuel où il n’est qu’un allié parmi tant d’autres !

Dès lors, on comprend la réticence voire l’hostilité de certains cadres et militants d’un meeting anticasses qui ne serait en fait qu’un meeting de soutien au Gouvernement.

Certains jeunes du Parti ont même estimé qu’organiser ce meeting c’était vendre le Parti, On a lu des tracts où il était écrit : « La jeunesse ADEMA/PASJ, dit non au meeting. L’ADEMA n’est pas une marchandise ».

Hamidou Ongoïba

3 mai 2005