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« Pourvu d’un accord national sur la question, la population malienne dans sa totalité peut être entièrement alphabétisée en deux mois (vous lisez bien 2 mois) grâce au Nko , écriture autochtone capable de rendre tous les tons de nos langues ».

Aussi longtemps que les Africains inscriront leurs réformes en matière d’éducation dans le moule du schéma occidental et en solitaires à l’intérieur de leurs frontières ; aussi longtemps que nous ne considérerons pas la question éducative comme renfermant l’ensemble de nos tares et, à contrario, de tous nos espoirs ; même des entreprises de grande dimension comme le Prodec malien resteront piégées par l’à priori culturel du modèle.

Au-dessus et au-delà des problèmes particuliers à chaque pays africain gisent le conformisme et la facilité qui font peu de cas de l’audace et de l’authenticité ; même si, à l’observation, celles-ci révèlent pourtant de moindres coûts financiers, culturels et sociologiques que l’existant.

Pour comprendre le disfonctionnement structurel du système d’éducation dans lequel se débattent – mais en vain – les pays africains, il est nécessaire d’examiner le projet véhiculé par le concept à la lumière de différentes expériences historiques et nationales.

Non sans avoir défini l’entreprise éducative en elle-même comme l’ensemble des savoirs et visions du monde d’une société donnée à une étape précise de son parcours historique. Le caractère totalisant du savoir a pour fonction d’indiquer son niveau et ses limites, comparativement à d’autres qui lui seraient contemporains et juxtaposés. La référence aux visions du monde renvoie au caractère nécessairement sectaire de tout système éducatif, quant aux normes et aux valeurs.

Nous en tirons la conclusion que toute société se perpétue fondamentalement par son système d’éducation, en retrait ou même en opposition de ses concurrents. Ceci signifie que si d’aventure une société, pour une raison ou une autre, venait à renoncer ou à perdre son système propre, elle tomberait ipso facto dans l’aliénation au sens entier du terme ; état où il lui serait d’autant plus impossible de se régir par des règles propres qu’elle aura oublié jusqu’au souvenir de son identité à jamais perdue.

Emprunter à autrui son système éducatif, et notamment sa langue, c’est non seulement lui emprunter sa culture au sens large, mais pire, c’est lui emprunter ses objectifs pour une société introuvable. Car toute langue crée son monde, en ce sens qu’il n’y a d’accès au second qu’à travers les structures spécifiques de la première. Nulle langue, si hégémonique soit-elle, ne saurait avoir la prétention de mieux dire et lire le monde qu’une autre, sous le prétexte de la supériorité politique de la civilisation qui la porte.

La transmutation des mots a beau être possible, ceux-ci dessinent dans notre cerveau des structures qui n’ont que des équivalents lointains entre les langues et donc, entre les cultures. C’est pourquoi il est aujourd’hui démontré par les psychopédagogues que la vitesse de l’écriture, de la lecture et du calcul notamment varie, selon les langues d’apprentissage, de 54 jours dans la langue maternelle à 1400, par exemple, dans nos programmes scolaires calqués sur l’Occident. 56 jours contre 4 ans !!!


Une démission fatale

Et malgré le caractère scandaleux d’un tel gâchis en hommes, en ressources, en temps, nous marchons au gouffre depuis bientôt un demi-siècle, à coups de réformes isolées qui laissent le fond de la question intact. Au Vietnam qui a arraché son indépendance à la France six ans avant les pays africains, tous ceux qui ont moins de la quarantaine n’ont plus aucun souvenir du français parce que la première et véritable indépendance est le retour à sa langue. Si bien que garder le français, l’anglais, l’espagnol ou le portugais comme « langue officielle » constitue, pour l’Afrique une démission fatale devant l’avenir, dans la mesure où les locuteurs de ces langues se sont, en leur temps, débarrassés des langues qui les ont colonisés.

Bien entendu, la récurrence du problème en démontre la complexité. Cheikh Anta Diop , dès Nations nègres et culture (1954) posait déjà la problématique du retour aux langues nationales. Senghor tout agrégé en grammaire française qu’il était, tint, la même année, une brillante conférence à la Chambre de commerce de Dakar pour démontrer la vaine tentative d’appropriation, par les Africains, de la science et des techniques dans la langue du colonisateur. Les indépendances acquises, les dirigeants arguèrent de la multiplicité des langues et des ethnies pour accréditer l’adoption définitive des langues coloniales. Solution de la facilité dont nous gèrerons longtemps les conséquences.

Car le retour aux langues africaines comme détonateur du progrès africain ne fait plus, scientifiquement et pédagogiquement aucun doute ; mais la convergence, sinon l’unité linguistique aux niveaux régional et sous-régional en est le préalable incontournable. Aucun pays ne saurait promouvoir, à lui seul, ses langues nationales sans l’implication de ses voisins de la sous-région, car le bassin de sédimentation de la science repose d’abord sur les grandes ères linguistiques.

Le retour aux langues nationales pose un autre problème que les spécialistes de l’éducation feignent d’avoir réglé avant même de l’avoir posé : c’est celui de leur système de transcription. La libération du joug des langues coloniales passe par la renonciation pure et simple à leurs alphabets. Car l’alphabet est le reflet des tons d’une langue, ou, si l’on veut, la marque distinctive de sa personnalité profonde.

L’alphabet latin ne peut traduire ni lire que l’intonation des langues latines. D’où l’embarras véritable du lecteur bamanan pour surfer dans sa langue écrite en ABCD. Le retour aux langues nationales ne saurait être productif que par le recours à des alphabets nationaux ou sous-régionaux pour réduire la vitesse de l’accès aux sciences et aux techniques par la pratique d’écritures à tons. Cette phase se prolonge nécessairement par la traduction, dans ces écritures, de l’ensemble du patrimoine national et universel, objet d’étude du système éducatif.

Il faut bien en effet se convaincre que par exemple, la « pédagogie convergente » qui fait l’objet d’une si grande fierté au Mali n’aboutit nulle part, tant que les ouvrages scolaires (l’ensemble des ouvrages scolaires) ne sont pas rendus dans les langues et les alphabets que les Africains choisiront de concert pour enfin aller ensemble à la conquête du savoir ; car la profusion de nos alphabets nationaux et sous-régionaux ne sont que l’exacte réplique de la profusion de nos espaces politiques.

Un seul exemple suffit pour illustrer la dimension de l’illusion entretenue par la multitude d’espaces linguistiques nationaux et sous-régionaux farouchement juxtaposés. Pourvu d’un accord national sur la question, la population malienne dans sa totalité peut être entièrement alphabétisée en deux mois (vous lisez bien 2 mois) grâce au Nko, écriture autochtone capable de rendre tous les tons de nos langues.

Cette construction éminemment révolutionnaire a été réalisée comme on le sait par Souleymane Kanté de Guinée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. On a depuis observé que les élèves maliens de 1re année parvenaient à rédiger des lettres en Nko au bout de deux semaines. Ce qui veut dire qu’en un an avec le Nko , ils seraient capables de lire l’équivalent de l’actuel livre de 5e année et de pratiquer un calcul de même niveau.

Bien entendu, je n’ignore pas l’immense réserve des linguistes sur la question, mais admettons que des campagnes d’information et de sensibilisation, des démarches diplomatiques appuyées et l’implication de l’Université parviennent à accréditer cet alphabet au niveau de la Cédéao ou de l’Union africaine à côté de deux ou trois autres du genre sur l’espace africain. Pour une fois, dans un domaine transversal à toutes les disciplines des sciences et des techniques et pour une population de 800 millions d’habitants, une véritable révolution qui ouvrirait les voies de l’espoir serait possible.

Mais comme on l’a vu ci-dessus, les conditions de survenue de cette révolution sont si lourdes et étendues qu’au lieu de dix ou vingt ans, nous n’en serions quittes que dans deux générations. Car ces conditions ne sont justement ni matérielles ni pédagogiques, mais simplement politiques.

Pascal Baba Couloubaly- anthropologue

17 septembre 2007.