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Le jeudi 12 juillet, après une journée de dur labeur – marquée par le bouclage de L’Indépendant et de Bamako Hebdo – notre directeur de publication, Saouti Haïdara, venait de prendre place à bord de son véhicule pour rentrer à son domicile et jouir d’un repos mérité, lorsque deux pick-up de couleur blanche, traversés de bout en bout par une bande rouge, s’immobilisèrent devant l’immeuble servant de siège aux deux journaux.

jpg_saouti.jpgPlusieurs individus en civil et non cagoulés (comme écrit dans notre édition du vendredi 13 juillet) en sortirent et s’approchèrent du véhicule de Saouti Haïdara. L’un d’entre eux, se présentant sous le nom de M. Diallo, lui demanda s’il est bien «M. Touré». Il lui répondit qu’ »il n’est pas M. Touré mais M. Haïdara« .

Son interlocuteur lui répliqua : « Peu importe, nous voudrions que vous nous suiviez pour un entretien en aparté « . Et M. Haïdara de rétorquer qu’il a eu une journée épuisante, qu’en raison de l’heure tardive (21h 00) il a besoin de rentrer chez lui pour se reposer et que si ses visiteurs souhaitaient en entretien sur place, il est prêt à leur accorder, sinon il leur faudrait repasser le lendemain, aux heures normales de travail, pour obtenir leur « entretien en aparté « . Il ajouta qu’en tout état de cause, il n’est pas disposé à suivre des personnes qu’il ne connait pas, qu’il voit pour la première fois, pour un entretien en aparté loin de ses bureaux. M. Diallo insista pour qu’il suive le groupe.

Et notre directeur de publication maintint sa position. L’un des compagnons de M. Diallo lança alors : » Capitaine, il refuse de venir « . Une voix, celle du capitaine probablement, lui répondit : » Prenez-le par la force « . Il devint clair en ce moment pour notre Directeur de publication qu’il n’avait pas à faire à de simples visiteurs mais à des individus en mission. Aussi, quand ceux-ci entreprirent de le sortir de sa voiture par la force, il s’accrocha au volant du mieux qu’il pouvait.

Alertés par l’agitation créée, le gardien de l’immeuble et d’autres agents de la société, qui se trouvaient là, tentèrent de s’interposer entre notre directeur de publication et ses assaillants. Des voisins et de simples passants, attirés par la scène et les éclats de voix, se joignirent à eux. Devant la foule grossissante et décidée à empêcher l’enlèvement de M. Haïdara, on entendit une voix hurler parmi ses agresseurs : « Prenez l’arme et tirez « . Sur ce, l’un des agresseurs sauta à l’arrière du pick-up, se saisit d’une arme à long canon et se mit à tirer en l’air, faisant voler en éclat des vitres de l’immeuble. La foule, effrayée par le bruit des rafales, se dispersa.

Les agresseurs en profitèrent pour s’emparer de M.Haïdara qu’ils tentèrent d’abord de mettre dans la cabine. N’y parvenant à cause de la résistance opposée par ce dernier, ils finirent par le soulever et le jeter à l’arrière d’un des deux pick-up qui démarra aussitôt en trombe, suivi de l’autre. Et comme la foule continuait à s’agiter, à protester et que des collaborateurs de M. Haïdara avaient enfourché des motos pour les suivre, les assaillants ont continué à tirer des rafales de balles en l’air. Pendant ce temps, deux ou trois d’entre eux avaient solidement plaqué M. Haïdara contre le plancher du véhicule, couvrant sa tête d’un pan de son boubou et tenant fortement sa nuque au point de l’étouffer.

Celui-ci prit soin de ne pas bouger, de ne poser aucun geste de nature à accroître la fureur de ses kidnappeurs pour ne pas se risquer à recevoir une balle dans la tête. Les deux véhicules des agresseurs s’éloignèrent ainsi à travers les rues de l’ACI 2000 et, au bout d’une heure de route, peut-être plus, le véhicule à bord duquel se trouvait M. Haïdara tomba en panne.

Après plusieurs tentatives infructueuses de le rallumer, une voix ordonna de le transférer dans le véhicule de tête. C’est ainsi que l’on souleva notre directeur de publication, qu’on lui mit une cagoule sur la tête, et qu’on l’installa dans ledit véhicule, solidement encadré par deux hommes. Après un certain temps, le véhicule quitta la voie goudronnée et s’engagea sur un terrain fortement accidenté à en juger par les soubresauts qu’il subissait. Quand il s’immobilisa enfin, M. Haïdara sentit des mains qui soulevaient ses pieds pour retirer des armes déposés sur le plancher.

Ensuite, il fut poussé brutalement hors du véhicule et jeté sur un sol herbacé et boueux. On lui retira la cagoule et c’est alors qu’il vit trois hommes débout, les jambes écartés et exhibant des fusils en sa direction. Quatre ou cinq autres hommes se précipitèrent sur lui et commencèrent à le frapper avec les crosses de leurs fusils, des gourdins, et en lui donnant des coups de godasses sur toutes les parties du corps qu’ils pouvaient trouver.

Les premiers coups furent portésà la tête de M. Haïdara qui comprit, instinctivement, qu’on voulait le tuer. Il entreprit alors de protéger sa tête avec ses bras et c’est ainsi que l’un de ses bras sera fracturé. Tout en hurlant de douleur, M. Haïdara se mit à supplier ses agresseurs de ne pas lui ôter la vie, invoquant son âge (62 ans) son statut de père de famille et même de grand-père.

Face à la mort qui paraissait imminente, il n’avait pas le choix. L’un de ses tortionnaires lâcha : » Vous les journalistes, vous nous emmerdez « . Et les coups continuèrent à pleuvoir encore un bout de temps avant de s’arrêter brusquement. Et une voix de retentir : » Si vous déposez plainte auprès d’un tribunal, nous vous tuerons et il n’y aura rien « .

Dans l’état de détresse où il se trouvait, notre directeur de publication perçut ces propos avec un immense soulagement. Il comprit que la mort qu’il redoutait tant et pour laquelle il n’avait cessé d’implorer Dieu à chaque instant depuis qu’il avait été enlevé de force sur son lieu de travail, n’était pas pour ce soir-là. Sa joie intérieure était indicible et indescriptible. Ses agresseurs se retirèrent dans leur voiture, l’abandonnant seul dans la nuit noire au milieu des herbes hautes et des flaques d’eau en cette période hivernale.

Se remettant difficilement débout et toujours pas très rassuré (les agresseurs pouvaient bien laisser derrière eux un des leurs pour l’achever et l’enterrer en catimini) M. Haïdara entreprit de regagner la route goudronnée en se laissant guider par les phares des automobiles. Il y parvint au bout d’une dizaine de minutes de marche et tomba sur une SOTRAMA.

La partie gauche du visage tuméfiée et couverte de sang, le corps paralysé de douleur (ses mains étaient incapables de tenir le téléphone portable), le boubou maculé de boue, d’eau sale et de sang, les pieds nus (il avait perdu ses chaussures au cours de l’enlèvement), il fut aidé par des passagers à monter à bord du véhicule de transport en commun. Quand il eut brièvement débité sa mésaventure, des femmes qui se trouvaient là ne purent retenir leurs larmes.

Et comme son fils, ses neveux, des confrères journalistes ainsi que d’autres personnes informées de son enlèvement cherchaient à le joindre au téléphone portable (c’est un miracle que ni le téléphone portable, ni sa carte professionnelle, son passeport et son argent ne lui ont pas été enlevés), c’est un passager de la SOTRAMA qui l’aidera à établir la communication avec ses appelants.

C’est ainsi que son fils, ses neveux, et d’autres collaborateurs de L’indépendant viendront à sa rencontre, au niveau du Stade du 26 mars où la SOTRAMA avait fini par le déposer. Il sera conduit dans un premier temps à l’hôpital de La Mère et de l’Enfant du Luxembourg où il reçut les premiers soins avant d’être transféré au CHU Gabriel Touré pour des examens plus approfondis au niveau de la tête et des membres. Une fracture du cubitus sera décelée à l’avant-bras droit et fera l’objet d’un plâtrage.

C’est ainsi que notre Directeur de publication, enlevé sur son lieu de travail à 21h le jeudi 12 juillet, ne regagnera son domicile qu’aux environs de 4h 00 du matin le lendemain vendredi 13 juillet.

Alertés par les journalistes de L’Indépendant ou d’autres médias, notamment RFI qui avait diffusé très vite la nouvelle, les responsables des organisations professionnelles de la presse malienne (Maison de la Presse, Association des Editeurs de la Presse Privée) et des directeurs de journaux se sont déplacés au domicile de M. Haïdara pour lui exprimer leur sympathie et leur solidarité et condamner sans équivoque l’enlèvement et le traitement barbare, digne d’une autre époque, dont il a fait l’objet.

Six membres du gouvernement feront aussi le déplacement à son domicile dans le même esprit. Il s’agit d’abord du ministre de la Justice Garde des Sceaux, M. Malick Coulibaly, qui l’assurera qu’une enquête sera diligentée par le procureur de la République pour rechercher, identifier, arrêter, juger et condamner les responsables de cet acte crapuleux, conformément aux lois en vigueur.

Cinq autres ministres suivront, conduits par M. Hamèye Mahamaldane, ministre des Sports, assurant l’intérim de son collègue de la communication, porte-parole du gouvernement, M. Hammadoun Touré en déplacement à Dakar, les quatre autres étant ceux de la Santé, du Budget, de l’Intégration Africaine et des Maliens de l’Extérieur, du Commerce et de l’Industrie.

S’exprimant au nom du président de la transition, le Professeur Dioncounda Traoré, du premier ministre de la transition, Dr Cheick Modibo Diarra, ainsi qu’à celui du gouvernement, M. Hamèye Mahamaldane a condamné fermement l’enlèvement et les sévices corporels exercés sur notre directeur de publication et lui a donné l’assurance ainsi qu’à l’ensemble de la profession que les pouvoirs publics mettront tout en œuvre pour que toute la lumière soit faite sur cette agression inadmissible et inacceptable et que ses auteurs, quels qu’ils soient, soient identifiés et punis selon la loi.

« Nous sommes en démocratie et l’on peut ne pas partager l’opinion de M. Haïdara mais ce n’est pas une raison de porter atteinte à son intégrité physique » a -t- il tenu souligner au micro de l’ORTM qui s’était déplacé sur les lieux. Tous les autres ministres présents ont tenu à exprimer leur désaveu de ce qui s’est passé. Pour sa part le ministre de la Santé dira que son département prendra en charge tous les frais médicaux occasionnés par l’agression.

De nombreux parents, amis, confrères, fonctionnaires gouvernementaux, partenaires, diplomates, responsables politiques, voisins, ont également fait le déplacement au domicile de M. Haïdara pour lui exprimer leur sympathie dans la journée du vendredi 13 juillet. A eux, ainsi qu’aux dizaines d’autres personnes au Mali et à travers le monde qui lui ont téléphoné ou envoyé des SMS pour lui manifester leur solidarité, notre directeur de publication, sa famille, ainsi que tout le personnel de L’indépendant et de Bamako Hebdo disent merci du fond du cœur.

Ils les assurent en même temps que l’acte criminel qui vient d’être posé n’ébranlera en rien leur détermination à continuer à informer juste et vrai le peuple malien et à défendre les valeurs de la démocratie, de la république et de l’Etat de droit.

Signalons enfin que notre directeur de publication se trouve, depuis la matinée du samedi 14 juillet, à Dakar, pour des soins médicaux supplémentaires et que le ministre de la Communication, Porte-parole du gouvernement, Hammadoun Touré, lui a rendu visite dans l’après-midi du même samedi. Pour lui exprimer également sa sympathie, sa solidarité et ses vœux de prompt rétablissement.

La Rédaction.

16 Juillet 2012