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Le médiateur burkinabé a voulu réaliser un coup d’éclat diplomatique en rencontrant les chefs de groupes armés qui occupent le nord du Mali. Mais visiblement, les émissaires de Blaise Compaoré ne veulent toujours pas frapper à la bonne porte et se dispersent dans des efforts inappropriés.

Le médiateur de la Cédéao dans la crise malienne, Blaise Compaoré, a envoyé dans le nord malien une mission de négociations conduite par le ministre burkinabé des Affaires étrangères et de la coopération internationale. Venu à Gao, le mardi 7 août, Djibrill Bassolé a rencontré quelques membres de la société civile, visité certains endroits avant de s’envoler pour Kidal. Dans la capitale de l’Adrar des Ifoghas, l’émissaire du président burkinabé a eu une séance de travail (« une prise de contact ») avec le chef d’Ansar Eddine, Iyad Ag Ghali, qui a été invité à se démarquer des groupes terroristes, en particulier d’Aqmi (Al Qaïda au Maghreb islamique) et du Mujao (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique occidentale).

Le Minsitre burkinabé a déclaré à RFI qu’Iyad Ag Ghali est dans de bonnes dispositions pour négocier dans le sens de la paix. Qu’est-ce que le chef d’Ansar Eddine offre en échange de sa participation au processus de paix ? Sa principale revendication connue à ce jour est l’imposition de la charia d’abord dans le nord du Mali ensuite dans le reste du pays, et éventuellement dans la sous-région. Or, selon plusieurs sources concordantes, à part la ville de Kidal qu’il contrôle par les armes, Iyad Ag Ghali ne contrôle plus rien.

Militairement et financièrement, Ansar Eddine est en train de connaitre la même déchéance que le Mnla (Mouvement national de libération de l’Azawad, qui a déclenché les hostilités le 17 janvier). Ne bénéficiant plus comme auparavant des mêmes largesses de la part de son sponsor, Aqmi, Iyad Ag Ghali n’est plus également en odeur de sainteté au sein des communautés touarègues dont il est issu. Bien que son fils Alghabass soit encore sous la coupe des islamistes, le vieil Intallah Ag Attaher, l’Aménokal des Ifoghas, a demandé à tous les siens de couper les ponts avec Ansar Eddine, «un parti d’Aqmi». Les autres communautés touarègues ont également haussé le ton au lendemain des affrontements entre le Mujao et le Mnla qui a été chassé de toute la région.

Mardi dernier, à écouter certains commentaires de la visite de Djibrill Bassolé à Kidal, Iyad Ag Ghali aurait accusé le Mujao et Aqmi de vouloir imposer la charia dans la région. Or, si le Mujao est absent des régions de Kidal et de Tombouctou, Ansar Eddine était bel et bien présent aux côtés d’Aqmi lors du massacre des militaires (le 24 janvier) et de la lapidation d’un couple non marié (le 31 juillet) à Aguel Hok. Les deux groupes ont également agi de concert pour l’application de la charia dans la région de Tombouctou où ils ont volontairement détruit le patrimoine mondial.

Aujourd’hui, ne pouvant s’opposer à son partenaire, Aqmi, n’ayant plus le soutien des populations de Kidal qui n’accepteront jamais la charia, n’ayant plus les moyens de tenir tête au pouvoir central, Iyad Ag Ghali veut encore ruser, grâce à la négociation ingénue du médiateur. Et s’il ne peut plus rien apporter à son pays qui lui a tout donné et contre lequel il a pris les armes en toute connaissance de cause, le chef d’Ansar Eddine doit répondre de ses actes devant la justice nationale et internationale pour toutes les atrocités dont il s’est rendu coupable. Sa rénonciation forcée à l’application de la loi islamique ne doit pas le soustraire au châtiment mérité. Il est enfin temps que des individus comme Iyad Ag Ghali soient définitivement mis hors d’état de nuire, même par un extrême préjudice.

Le Mujao serait infréquentable aux yeux de la Cédéao et de ses partenaires occidentaux. C’est la raison pour laquelle le médiateur n’a pas daigné rencontrer Abdoul Hakim, le chef du Mujao qui contrôle la région de Gao. Cette attitude est une mauvaise appréciation de la situation. Si le Mouvement l’avait voulu, l’avion militaire burkinabé n’aurait jamais atterri à Gao, et s’il l’avait voulu, le médiateur aurait été conduit même de force devant le chef du Mujao pour des discussions.

De quoi aurait-il, d’ailleurs, discuté ? De fait, il est peu probable que les responsables des moudjahidines acceptent de s’asseoir autour d’une table de négociation avec des Burkinabé. Parce que, selon des sources proches d’eux, depuis longtemps, ils sont dans une logique de ne composer qu’avec des Maliens, notamment les milices d’auto-défense et les militaires loyalistes. C’est dans cette logique qu’ils ont invité le Front patriotique (Ganda koy, Ganda izo, FLN, ACRT, etc.) à se joindre à eux afin de sécuriser la région de Gao. C’est toujours dans cette logique qu’ils sont rejoints par des centaines d’éléments de Ganda izo qui contrôlent désormais les localités de Douentza, Hombori et Bambara Maoudé.

De plus, depuis quelques semaines, un camp de la milice d’auto-défense est installé à Gao, dans les locaux du Cmie (Centre médical inter entreprise de l’Inps)

Outre ces éléments, de nombreuses personnes ont rallié à Gao la cause des moudjahidines. Les jeunes de la ville pour des raisons économiques, financières et matérielles de survie ; les autres, des ressortissants de plusieurs villages à majorité wahabite, pour des raisons religieuses et idéologiques. C’est de cette deuxième catégorie que proviennent les hommes qui assurent la police islamique sous la direction du «commissaire Aliou».

De son vrai nom Aliou Mahamane Touré, ce commissaire est originaire de la Cité des Askia, plus précisement de Gadèye, le plus ancien quartier de la ville. Précédemment, le «commissaire Aliou» avait son étal de vente de café au petit marché. Et, heureusement, il ne contrôle qu’une petite centaine de personnes. Heureusement parce que cet individu, depuis son ralliement au Mujao, s’est révélé beaucoup plus islamiste et radical que les moudjahidines eux-mêmes.

C’est d’ailleurs sans l’aval de ces derniers qu’il aurait pris la décision d’appliquer la charia en coupant la main d’un présumé voleur. Sous la pression des jeunes de la ville qui ont amené le Mujao à réagir, il a renoncé à son projet, mais pas sans avoir été vivement réprimandé par ses maîtres. Il se vengera sur le présentateur du journal en langue songhay de radio Koïma Adar, lequel portera plainte devant Abdoul Hakim en personne. S’il est reconnu coupable d’abus, il sera passible de la charia appliquée par ses propres hommes.

Ce sera sans doute la première (la seule ?) fois où le Mujao aura recours à la loi islamique. Car malgré sa raison sociale qui comprend les termes d’unicité et de jihad, le Mujao n’est pas à proprement parler un mouvement jihadiste. C’est une des raisons pour lesquelles ses fondateurs ont quitté Aqmi pour s’occuper de leur véritable business : drogues, armes, otages, produits divers. Une importante part de la manne générée, y compris les rançons payées par l’occident et ses partenaires, est injectée dans l’économie locale.

Une situation qui leur profite car Gao est aussi leur ville. Ils y sont installés depuis des décennies, y ont fondé des foyers, y tiennent officiellement boutique, y pratiquent parallèlement leurs activités criminelles. Renforcés par les milices arabes armées, dont celle du colonel Ould Meydou de Tombouctou, ils ont profité du chaos général des 22 et 31 mars dernier pour prendre les armes afin de marquer et de défendre leur chasse gardée.
Islamistes ? Ils ne le sont pas plus que les hauts dignitaires burkinabé et français qui ne veulent pas regarder la vérité en face.

Cheick Tandina

Le Prétoire du 13 Août 2012