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Signer les Accords de partenariat économique (APE) pour des pays comme le Mali, c’est sacrifier la maigre souveraineté économique que nous avons encore. Déjà ballottées entre l’Europe, l’Asie et le Moyen-Orient, les entreprises africaines vont carrément disparaître au profit des produits manufacturés de ces régions. Il suffit d’examiner un peu les rapports commerciaux entre l’Afrique et le reste du monde pour comprendre que nos dirigeants nous conduisent tout droit au suicide économique.

La capacité d’un pays à vendre des marchandises à l’étranger témoigne de la compétitivité de son économie, de son importance à l’échelle internationale et de son potentiel de croissance. De l’exportation dépend en fait le pouvoir de financer le développement économique et social. C’est avec les recettes en devises que l’on peut par exemple acheter des équipements et des technologies à l’extérieur.

En analysant les statistiques de la Banque mondiale et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), un premier constat frappe l’esprit : avec 14 % de la population mondiale, l’Afrique n’assure que 2,9 % des exportations mondiales. Et les pays qui sont appelés à se soumettre aux Accords de partenariat économique (APE) sont largement en dessous de ce chiffre.

Après un long déclin dans les années 1960 et 1970, la part de l’Afrique connaît une légère hausse. Mais, elle reste très inférieure à celle des autres continents. Les pays africains ont exporté pour 335 dollars par habitant en 2005, contre une moyenne mondiale de 1620 dollars (en 1995, les chiffres étaient respectivement de 158 et 911 dollars).

Cette faiblesse chronique tient en un mot : 80 % des produits vendus par l’Afrique sont des matières premières agricoles, minières et énergétiques. Seuls 20 % sont issus de la machine industrielle. Certains pays, comme le Mali, sont même dépendants à plus de 90 % d’une ou de deux matières premières comme le coton et l’or.

Autre particularité, qu’expliquent l’histoire coloniale et le manque de coopération régionale, l’Afrique exporte très peu sur le continent (10 % du total en 2005). L’essentiel de ses ventes continue à prendre le chemin de l’Europe (46 %) et des Etats-Unis (20 %) à des conditions de prix peu avantageuses, car moins concurrentielles. L’Asie, qui renforce sa présence sur le continent, lui achète désormais le 1/5 de ses produits (18 %).

Dans l’ensemble, l’économie africaine demeure relativement peu ouverte sur l’extérieur : les exportations totales ne représentent que le tiers de son PIB (produit intérieur brut) alors qu’elles dépassent 50 % dans les autres régions du monde. Exceptés les pays pétroliers et enclavés, qui sont tributaires des marchés extérieurs (la part des exportations dans le PIB atteint 222 % pour la Guinée équatoriale), on compte une dizaine de pays ouverts (entre 30 % et 50 %).

En analysant ces chiffres, il est clair que des pays comme le Mali n’ont rien à gagner dans la signature des APE. Avec un tissu industriel presque inexistant, les APE vont faire de nos Etats un espace commercial totalement acquis aux produits manufacturés européens. Déboussolée dans ces derniers retranchements sur le vieux continent par la percée chinoise (et bien indienne et brésilienne), l’Europe tente désespérément de se repositionner en Afrique. L’avenir des industries européennes se joue en grande partie en Afrique. Un continent où elles ont puisé leur fondement durant la période coloniale.

S’ouvrir à d’autres marchés

Selon certains observateurs, les Africains n’ont pas le choix. Ils doivent signer les accords ou disparaître. Un argument fataliste, trop fataliste. Un discours inacceptable à l’égard d’Etats souverains. Une souveraineté qui doit être réaffirmée dans l’élaboration d’une politique commerciale nationale ou sous-régionale. L’Europe menace de réduire l’accès au marché de 76 pays du monde, parmi les plus pauvres, s’ils ne signent pas les APE d’ici la fin de ce mois.

Une date butoir car ces nouveaux accords commerciaux entreront en vigueur le 1er janvier 2008. Ils portent essentiellement sur la libéralisation réciproque du commerce et la suppression des droits de douanes entre les pays de l’Union européenne et ceux d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, en lieu et place des préférences unilatérales concédées par la partie européenne depuis le début de la Convention de Lomé.

Mais, avant de céder à cette menace, il faut analyser qu’est-ce que nous avons réellement à perdre avec cette restriction commerciale ? Hormis l’or et le pétrole, que gagnent réellement nos Etats dans la vente de leurs matières premières sur le marché européen ? Très peu de choses parce que la politique de subvention pratiquée par l’Union européenne réduit à néant leur compétitivité. Un produit comme le coton est devenu un goulot d’étranglement budgétaire pour des pays comme le Mali, le Burkina Faso, le Bénin… qui sont obligés, après chaque campagne, de puiser dans le Trésor public pour compenser les pertes au niveau des sociétés cotonnières et des producteurs.

Les Etats africains doivent opter par le choix fait par la Chine. « Compter sur nos propres forces pour trouver notre voie du développement » ! Tel est sans doute le secret de ce que certains appellent aujourd’hui le miracle chinois. C’est l’option que les Chinois ont prise depuis la fondation de la République populaire le 1er octobre 1949 par le grand Timonier Mao Zedong.

Au lieu de se focaliser sur la menace européenne, l’Afrique doit se battre aujourd’hui pour une nouvelle recomposition des relations commerciales internationales. Un accord entre la Chine et le Mali sur la commercialisation du coton nous rapporterait mieux que ce que l’or blanc apporte aujourd’hui à l’économie malienne.

Si les industries européennes peuvent se passer des matières africaines, tant mieux ! A nous maintenant de trouver d’autres débouchés à travers le monde. Aux différentes sous-régions africaines de faire l’intégration une réalité palpable. Ce qui éviterait de se faire une concurrence inutile dans le même secteur et d’implanter des industries sous-régionales fortes dans un espace économique avec une capacité énorme de consommation.

Comme le disait le président de la Commission de l’Union africaine (UA), « la première des choses, c’est que dans le monde, on est dans un système inégal. Il faut que les règles du jeu changent. L’Afrique ne peut pas continuer à exporter simplement ses matières premières sans les transformer. Nous avons très peu de choses à dire dans la fixation de leurs prix ».

Et le président Konaré a raison d’insister sur le fait que « tant que cela ne change pas et même si par la vente des matières premières, nous avons des ressources, nous resterons dépendants pour la nourriture, nous n’arriverons pas à créer des emplois simplement parce que nos matières premières ne seront pas transformées sur place. Il n’y aura pas de création de richesses, donc la pauvreté va continuer à s’élargir… »

L’Afrique n’a donc aucune raison de paniquer face à une menace européenne. Tout comme nous n’avons aucune raison de céder à un chantage diplomatique pour signer des accords dénoncés, par les experts de presque tous les organismes internationaux, comme n’étant pas du tout en faveur d’un développement industriel, donc économique de nos Etats.

En adoptant un langage de résignation, nos dirigeants s’apprêtent à céder aux Européens le peu qui nous reste de souveraineté économique et d’espoir de développement socioéconomique. Et si nous nous taisons, nous serons leurs complices devant l’Histoire, devant les générations futures.

Alphaly

03 décembre 2007.