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1-43.jpgLe prix du silence

A l’approche de la vingtaine, Ami est devenue une très belle jeune fille. D’un naturel aimable, elle n’a eu aucune peine à s’insérer dans son nouveau milieu. Les choses allaient très bien entre sa tante et elle. Lorsqu’il lui fallait s’absenter pour un temps plus ou moins long, la maîtresse de maison laissait le soin à Ami de gérer toutes les affaires domestiques de la famille. Personne ne trouvait à s’en plaindre. Au contraire, chaque fois que l’occasion s’en présentait, les membres de la famille tressaient des lauriers à la jeune fille pour sa bonne éducation, son attitude respectueuse et sa bonne humeur envers tous.

Le chef de famille n’était pas le dernier à saluer les qualités de sa nièce. Il faut dire qu’en l’absence de l’épouse, la jeune fille était aux petits soins pour Monsieur. Elle lui faisait de manière impeccable sa lessive, mettait de l’encens dans sa chambre selon les indications données par sa tante et lui préparait son lit pour la nuit.

Au retour de son épouse, l’homme commentait de manière toujours élogieuse la disponibilité de sa nièce. Ce qui mettait Ami aux anges. Mais la jeune fille ignorait qu’à force de se montrer aussi attentionnée envers son oncle, elle avait fait la conquête de ce dernier. Cependant l’homme avait su donner le change. Bien que brûlant de passion pour la jeune fille, il se gardait bien de laisser transparaître par un geste ou une parole les sentiments qui l’habitaient. Mais il attendait une occasion propice pour se dévoiler à celle qui le considérait comme un père.

Cette opportunité lui fut donnée avec un départ en voyage de la maîtresse de maison.

Le chef de famille monta avec minutie son coup. La nuit après le dîner, il prit sa voiture et s’en alla soi-disant rendre visite à des amis. Il ne revint qu’aux alentours de 23 heures. Ami avait déjà fait coucher les enfants et s’était elle-même endormie. Mais l’oncle avait son plan en tête et n’était guère disposé à le modifier. Il alla donc réveiller la jeune fille et lui demanda d’aller lui faire son lit, comme elle en avait l’habitude. Sans se douter de quoi que ce soit, Ami se rendit dans la chambre à coucher.

L’oncle y pénétra à sa suite et ferma la porte à clé derrière lui. Le geste n’échappa pas à Ami qui s’en étonna. L’homme se racla la gorge et lui répondit d’une voix tremblante « Nous allons dormir ensemble ce soir, Ami« .
Cette phrase stupéfia la jeune fille, mais elle recouvra rapidement ses esprits et supplia son oncle d’abandonner sa folle idée. Mais ce type n’écoutait plus rien. Emporté par son instinct bestial, il se jeta sur elle. Après une résistance acharnée, la petite finit par s’affaiblir et l’oncle consomma sa victoire sans modération. Juste après cet acte ignoble, l’homme fouilla dans un tiroir près du lit, en sortit une belle somme d’argent qu’il tendit à sa nièce. Mais la jeune fille rejeta violemment le prix de son silence et quitta au plus vite la chambre. Le lendemain matin, après le petit déjeuner, l’amoral s’approcha avec un air honteux pour présenter ses excuses à la jeune fille et la supplier de garder le silence sur ce qui s’était passé la nuit précédente.

Le souffle coupé !

Il ignorait que cette supplique n’était pas utile. En effet, Ami avait dans sa tête déjà choisi de se taire. Elle se doutait que la révélation de la conduite honteuse de l’homme blesserait en premier sa tante, une femme qu’elle estimait beaucoup. Cependant, le secret était trop douloureux à porter et à l’école, Ami se confia à sa meilleure amie. Cette dernière était d’accord avec elle qu’il valait mieux garder le secret, car une révélation pouvait engendrer le divorce de sa tante. Ami décida donc de rester muette, mais elle prit aussi la décision de quitter la maison à la fin de l’année.

Un mois après l’agression de son oncle, la jeune fille enregistra l’absence de son cycle menstruel. Elle informa son amie qui lui conseilla de faire rapidement un test de grossesse. Le résultat de celui-ci ne souffrait d’aucune équivoque : Ami était enceinte. Désemparée, la jeune fille se tourna vers l’auteur du forfait. L’homme accueillit la nouvelle avec le plus grand sang-froid et exposa cyniquement « sa » solution : Ami, indiqua-t-il, devait avorter au plus tôt et lui se chargerait de toutes les dépenses.

La jeune fille, qui de toute façon n’avait pas le choix, accepta cette solution, mais le malheur voulut que le même jour elle eut un malaise en classe. Les responsables de l’établissement la conduisirent au centre de santé du quartier et donnèrent l’alerte à sa tante. Quand la dame se présenta aux nouvelles, le docteur qui avait examiné Ami lui indiqua que sa fille était enceinte. Cette nouvelle coupa littéralement le souffle à la tante qui garda néanmoins son calme jusqu’au réveil de sa nièce.

Bombardée de questions, Ami se mura dans un silence obstiné. Elle savait trop les dégâts que pourrait causer la vérité si celle-ci était révélée. Mais la tante, qui ne pouvait deviner les raisons de son mutisme, ne se désarma pas. Elle téléphona à sa sœur (la mère d’Ami) à qui elle demanda de venir l’aider à voir clair dans une affaire qui lui échappait complètement. Dès le lendemain, la mère d’Ami débarque et somma sa fille de lui dire le nom de l’auteur de sa grossesse. Au risque d’être bannie à jamais.

Ami demanda à rester seule avec sa mère à qui elle raconta tout. Catastrophée par ce qu’elle apprenait, la brave dame donna sans hésiter raison à sa fille : il fallait laisser sa sœur dans la complète ignorance de ce qui s’était passé.

Cependant, la mère ne pouvait pas repartir sans dire son fait au mari indigne, qui était le seul responsable de cette situation désastreuse. Elle s’isola donc avec ce dernier et lui sortit tout ce qu’elle avait sur le cœur. « Je te ne pardonnerai jamais, lui jeta-t-elle à la figure. Je vais faire avorter ma fille. Pas pour te sauver la mise. Mais à cause de ma sœur qui risque de mettre fin à son mariage si elle entendait cette histoire« .

C’est Ami elle-même qui est venue à la Rédaction nous faire partager son drame. « Malheureusement, beaucoup de filles vivent dans leur famille d’accueil à Bamako la situation que j’ai vécue« , a conclu notre visiteuse du jour, les yeux remplis de larmes. Des larmes de rage impuissante, certainement.

Doussou Djiré

Essor du 26 mai 2008