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Tout en prenant avec des pincettes les résultats de l’enquête de l’Observatoire des pratiques anormales (Opa) délivrés les 5 et 6 juillet 2007 à Ouagadougou et qui font du Mali le pays le plus corrompu en Afrique de l’Ouest en matière de traversée routière, le président du Syndicat des entreprises de transport du Mali, Amadou Traoré, ne décolère pas contre les autorités nationales qui édictent des mesures qu’elles sont les premières à piétiner. L’application stricte du droit de traversée avec son corollaire de moralisation des forces de sécurité reste, dit-il, la seule porte de sortie contre les tracasseries sur nos routes. Entretien.

Les Echos : En quoi consiste les pratiques anormales sur les routes ?

Amadou Traoré :
Ce sont des irrégularités constatées sur la route et qui freinent l’évolution normale des trafics. Ce sont des barrières qui ne devraient pas être là, car elles bloquent la dynamique de transport.

Les Echos : L’Observatoire des pratiques anormales, dans une enquête, épingle le Mali comme l’un des pays les plus corrompus sur la route : 24 arrêts sur tous les 100 km ou encore plus de 50 000 F CFA de pot-de-vin aux agents. Quelle analyse faites-vous de ces résultats ?

A. T. :
Certes le Mali est épinglé, mais ce constat est valable à tous les niveaux et dans tous les pays de la Cédéao. C’est vrai que le Burkina Faso a essayé de faire un peu de nettoyage juste avant les enquêtes. Ce qui lui a donné une place enviable sinon ce pays était de loin le plus corrompu en matière de trafic routier. Le problème chez nous, c’est que les forces de l’ordre, même si elles ne demandent rien aux chauffeurs, par réflexe, ces derniers donnent de l’argent même si c’est un poste de sécurité.

Je ne suis pas aussi d’accord quand ils disent qu’il y a 19 postes de contrôle entre la frontière Burkina et Bamako. C’est vrai, il y a 19 barrières qui ne sont pas toutes des postes de contrôle. Il y a des postes de barrière de pluie, de sécurité, de pointage et autres choses qu’ils ont calculés. Dans tous les cas, même si ce n’était pas ces barrières, les casses-dos-d’ânes que nous avons érigés sur les routes constituent des freins au développement et à la dynamique du transport. Ce qui n’existe pas dans les autres pays de la sous-région.


Les Echos : Quelles sont les actions que vous menez pour fluidifier la circulation des camions au Mali ?

A.T. :
En 1986, ce sont les transporteurs qui sont allés voir le parti unique d’alors pour dénoncer la tracasserie sur les routes. Alors, nous avons proposé à nous soumettre à un paiement pour que les forces de l’ordre puissent avoir le prix de l’essence. Nous avons accepté de payer près de 11 F CFA par km pour cela. Après 1991, le CTSP a adopté une loi qui légifère aujourd’hui le droit de traversée. Ce qui fait que les transporteurs ont 25 % qui constituent la garantie pour le renouvellement du parc. Il y a également 25 % pour les policiers et les gendarmes qui sont sur la route et c’est le ministère de la Sécurité qui gère cet argent. Et c’est ce ministère qui devrait intéresser les policiers et les gendarmes qui sont sur la route pour que ceux-ci ne tracassent pas les chauffeurs. Les 50 % restants sont pour l’Etat. Depuis longtemps, nous sommes dans cette dynamique.

Pour nous, cette enquête de l’Opa n’est qu’un vieux document. On est en train de réveiller un vieux démon. En matière de transport, il n’y a pas de texte qui n’existe pas au Mali. Nous sommes en avance sur tous les pays de la sous-région. Malheureusement, l’application des textes pose problème. Je me rappelle quand le CTSP est arrivé au pouvoir et que des policiers avaient voulu saboter, il y en a qui ont été complètement déshabillés. Ils avaient alors commencé à respecter jusqu’en 1993. Le gouvernement se lassant, les policiers reviennent avec les mauvaises habitudes. Sinon, en réalité, le droit de traversée était la solution idéale que les transporteurs eux-mêmes ont proposée.


Les Echos : Pensez-vous que les mesures de l’Opa de supprimer les barrières non tarifaires, de créer des comités de gestion des corridors ou le contrôle au lieu de chargement sont des portes de sortie ?

A. T. :
Je pense qu’ils ont fait une erreur quand ils disent de contrôler les camions au point de chargement. Les véhicules du Mali sont chargés ou dans les marchés ou dans les usines CMDT. Quand on compte le nombre d’usines CMDT qu’il y a au Mali, une quinzaine et qu’on demande de mettre des contrôles à tous ces niveaux, ça veut dire ce que ça veut dire. Nous avons dit qu’il faut contrôler au premier poste de contrôle. Tous les pays doivent identifier des postes de contrôle qui délivrent des tickets de contrôle. Après cela, on ne doit plus être contrôlé par un autre poste. C’est le système de DTR, la seule porte de sortie. Il s’agit de bien l’appliquer.

Les Echos : Voulez-vous insinuer que ce sont les autorités qui sont défaillantes ?

A. T. :
La tracasserie est sur toutes les lèvres. A côté de la tracasserie, les décideurs disent qu’il faut sécuriser les pays. D’où la création des postes de sécurité. Mais à la place de ces postes, nous avons demandé à ce que la gendarmerie puisse faire des patrouilles mobiles au lieu de se fixer. On serait à l’abri des braquages et autres. Malgré ces postes de sécurité, en 3e région, on ne circule pas à partir de 18 h. Alors, à quoi sert la brigade mobile ? Les directeurs ont baissé les bras alors que ce sont eux qui empochent les sous. Nous avons décidé de leur donner de l’argent pour que nous ne soyons pas tracassés, mais ils demandent à leurs agents de prendre de l’argent.

Après avoir pris notre argent, on nous tracasse. Ça veut dire quelque part que quelqu’un n’a pas fait son travail. Et ce sont les décideurs. Ils n’ont pas joué le rôle qu’ils devraient jouer, c’est-à-dire interdire à leurs agents certaines choses. Aujourd’hui, les postes de sécurité sont transformés en postes de contrôle. C’est regrettable ! Il faut vraiment une moralisation des policiers et des gendarmes parce qu’il y en a qui ne savent pas pourquoi ils sont là. Il faut également mettre l’accent sur la formation des chauffeurs et l’information, la sensibilisation du public. Et l’Etat doit mettre des moyens pour ça.

Propos recueillis, à Ouaga, par
Sidiki Y. Dembélé

11 juillet 2007.