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«  Que l’exemple du Ghana soit contagieux pour le reste de l’Afrique« 

Ancien président de la République du Mali (1992-2002) et ancien président de la Commission de l’Union africaine, Alpha Oumar Konaré, était l’invité du jour de RFI, le mercredi 7 janvier 2008.

Dans l’entretien qui a porté sur l’élection présidentielle au Ghana, l’époux de la célèbre historienne, Adam Ba, estime que l’élection de l’opposant ghanéen, John Atta-Mills, à la tête de ce pays, est une belle leçon de démocratie en Afrique. Oeuvrant pour l’émergence d’un mouvement pour les Etats-Unis d’Afrique qui ambitionne de hâter l’intégration du continent noir, l’ancien président de la Commission de l’UA invite les hommes politiques à faire preuve de leadership et l’armée à être un garanti pour tous et non un tremplin pour l’un ou l’autre de gagner les élections. A cause de la qualité de l’entretien nous vous le proposons ci-dessous en intégralité.

RFI : Alpha Oumar Konaré, Raila Odinga, le Premier ministre du Kenya, a déclaré que la victoire de John Atta-Mills est un exemple rare de démocratie en Afrique. Qu’en pensez-vous ?

Alpha Oumar Konaré: Je pense que c’est une bonne appréciation. Ce qui s’est passé au Ghana est une belle éclaircie malgré des inquiétudes qui étaient réelles. Au dernier moment, on pouvait craindre des contestations entraînant des violences inter-ethniques. Mais, les fondamentaux étaient solides au Ghana. Il s’agit notamment du leadership incontestable du président sortant Kuffor qui, par sa déclaration, a appelé tous les partis à se soumettre, à accepter le verdict des urnes. C’était très important.

Oui, c’est bien Kuffor qui a rappelé à l’ordre son propre parti quand celui-ci a voulu contester les résultats …

…Justement. Et c’était à un moment très important. Il y a aussi le leadership de John Atta-Mills qui, très vite, s’est placé au-dessus de la mêlée. Et il n’y a eu qu’un seul vainqueur : le Ghana. Il y a le leadership de Nana Foo, qui a accepté les résultats.

Le vaincu a accepté sa défaite ?

Ah oui, il a accepté sa défaite. Ainsi, je pense que le leadership exprimé par les dirigeants ghanéens ne doit rien au hasard, quand vous regardez un peu l’histoire récente de ce pays.

D’abord au Ghana, il y a un niveau d’instruction et d’éducation assez remarquable de la population. Je pense aussi que nous le devons beaucoup à John Rawlings. C’est avec lui que l’alternance a commencé au Ghana.

En son temps, il n’était pas facile pour un président sortant de quitter le pouvoir. Rawlings pouvait être tenté de rester par la force.


Donc Rawlings, c’était une dictature militaire qui a bien tourné ?

Je vous vois venir. Je pense que c’est la classe politique ghanéenne qui a imposé cela et Rawlings a compris que son pays n’avait pas besoin de sauveur suprême. Quand vous regardez les fondamentaux du Ghana, les institutions ont joué un certain rôle. Voyez également la qualité du travail effectué par la Commission électorale indépendante (CENI) avec un présidant très courageux, malgré les intimidations.


Estimez-vous donc que la réussite du Ghana est l’addition de plusieurs fondamentaux? L’histoire pré-coloniale ou coloniale a-t-elle joué un rôle ? L’héritage britannique est-il meilleur que celui de la France, par exemple ?

Ah ! Quand vous regardez, aujourd’hui, dans le monde, vous ne pouvez pas soutenir cela. Je pense que le Ghana d’aujourd’hui est le fruit de la lutte de la classe politique dont la qualité a beaucoup joué dans la conduite des choses. Et c’est un acquis de taille qui mériterait d’être consolidé.

Le président Kuffor lui-même a indiqué des pistes : notamment le besoin de mieux gérer les ressources, surtout celles du pétrole à venir. Ainsi, il faudra éviter toute tentation de captation des richesses par des groupes affairistes.

Alors, je souhaite, comme le Premier ministre kenyan a eu à le soutenir, que l’exemple du Ghana soit contagieux pour le reste de l’Afrique. Car, il est très important que le Ghana ne soit pas le seul en Afrique, parce que s’il demeure seul, son expérience risque de faire long feu. Le Premier ministre du Kenya et le président du Togo ont cité, à juste raison, le Ghana en exemple.

Mais, pour que cet exemple puisse se reproduire dans d’autres pays du continent africain, il faut, je le pense, une qualité de la classe politique, des partis politiques, donc, au besoin, refonder les formations politiques et faire en sorte que le grand bon de l’intégration avec l’Union africaine puisse se poursuivre.

Pour ce faire, la mobilisation de la société civile s’avère nécessaire. C’est pourquoi, nous nous attelons à ça aujourd’hui à travers le mouvement pour les Etats-Unis d’Afrique afin de faire avancer le concept de l’intégration continentale. Ainsi, pour que l’exemple ghanéen fasse tache d’huile, je pense qu’il est important que le leadership en Afrique s’affirme davantage.

Ce qui laisse à penser que certains chefs d’Etat assurent davantage leur leadership. Il y a, bien sûr, l’exemple ghanéen, mais le poids et l’exemple du Nigeria amplifieront l’effet de contagion du Ghana.

Alors vous évoquez là la réaction du Togo, le fait que le président de ce pays, Faure Eyadema, a affirmé que le Ghana a donné la leçon à tous les pays africains. Il veut croire que l’Afrique a retenu les douloureuses leçons du Kenya et du Zimbabwe. Le président togolais n’oublie-t-il pas ainsi de parler de sa propre élection en 2005 qui a conduit à la mort de plus cinq cents personnes ?

Je suis persuadé qu’il a tout cela en mémoire et qu’en évoquant l’exemple du Ghana, il souhaite tourner certaines pages de l’histoire de son pays et en ouvrir de nouvelles. Je pense que c’est cela qu’il exprime très fortement.


Pensez-vous que le coup d’Etat qui vient de se passer en Guinée pourrait s’inspirer de cet exemple ghanéen ou estimez-vous que les deux situations sont totalement différentes ?

Moi, je pense que les deux situations sont totalement différentes. Mais, il est clair que l’objectif finalement doit être, le plus vite possible, la mise en place du pouvoir civil et que les forces armées obéissent aux pouvoirs civils.

Que les forces armées soient une garantie pour tout le monde. Ainsi, c’est la responsabilité de la classe politique qui se trouve être en jeu. Si les hommes politiques et la classe politique abdiquent face à leurs responsabilités et que chacun compte sur un Capitaine, un Lieutenant ou sur un Colonel pour l’amener à gagner les élections, là on n’est pas sorti de l’auberge.


Des propos transcrits par Alassane DIARRA

09 Janvier 2009