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Au sortir d’une réunion le lundi 17 juin dans l’après-midi, avant l’adoption du projet d’accord, nous avons eu cet entretien avec Alhamadou Ag Ilyène, ancien gouverneur de Kidal, ancien consul du Mali au Soudan et au Niger et nommé récemment ambassadeur du Mali au Niger. Membre de la délégation gouvernementale à Ouagadougou, ce cadre touareg aborde, entre autres sujets, le déroulement des négociations et dément l’opinion qui fait de tout Tamasheq un rebelle ou un membre du MNLA. Une interview réalisée à la veille de l’accord.

Les Échos : Quelles sont vos impressions sur les négociations ?

Alhamoudou Ag Ilyène : Mes impressions sont que les négociations avancent dans le bon sens. Comme toute négociation, nous sommes en train d’avancer vers une bonne solution. Jusqu’à présent, il n’y a pas d’accord signé, mais nous sommes d’accord sur l’essentiel aujourd’hui. Mais il y a quelques détails que nous sommes en train de régler comme l’a dit l’émissaire spécial du président de la République, Tiébilé Dramé. Avec le concours du médiateur de la Cédéao Blaise Compaoré et des autorités maliennes, nous sommes en train de peaufiner l’accord définitif.

Les Échos : Une certaine opinion accusait le gouvernement de mauvaise foi. Est-ce vrai ?

A. A. I : Non, il n’y a jamais eu de mauvaise foi. Si tel était le cas, le gouvernement n’allait jamais nous envoyer à Ouagadougou. Le Mali a toujours dit par la voix du président de la République, qu’il est prêt à négocier avec quiconque qui ne remet pas en cause l’unité nationale, l’intégrité territoriale, la laïcité de l’Etat, nos us et coutumes et notre démocratie et qui acceptent d’abandonner le terrorisme.

C’est dans ce cadre que nous sommes là. Les négociations ne sont pas une question de course contre la montre, où une rencontre où l’on s’entend dès qu’on est autour de la table. Négociations signifient des contradictions de part et d’autre. Ces contradictions, pour nous, doivent diminuer pour que l’intérêt supérieur du peuple malien soit préservé. C’est pour toutes ces raisons que nous avons pris du temps pour signer un accord définitif.

Les Échos : D’autres par contre vous accusent d’être venus vendre le Mali à Ouaga à la vue du projet d’accord. Qu’en dites-vous ?

A. A. I. : Nous ne sommes pas des commerçants, on n’a jamais rien vendu même des petites marchandises a fortiori le Mali, le Grand Mali. Le Mali n’est pas une marchandise qu’on peut vendre. Il n’est pas vendable.

Les Échos : Il y a une confusion dans la tête des gens qui pensent que tous ceux qui ont la peau blanche viennent du Nord et qui sont Touaregs sont du MNLA donc des rebelles. Vous êtes Tamasheq, diplomate et ancien gouverneur, que répondez-vous à ceux-ci ?

A. A. I. : Il y à Bamako, l’ancien Premier ministre Ahmed Mohamed Ag Hamani, le député Assarid Ag Imbarkawane à l’Assemblée nationale, le président du Haut conseil des collectivités territoriales, Oumarou Ibrahim Haïdara, etc.

Il n’y a pas aujourd’hui de village, de ville malienne où vous ne rencontrerez pas de policier, de gendarme ou de fonctionnaire malien qui n’est pas Tamasheq et qui est au service de la nation. Sur le front des opérations militaires, nous avons plusieurs centaines de Touaregs qui se battent sous le drapeau malien. Il y a plusieurs officiers supérieurs dont les plus connus sont Fayçal, El Hadj Gamou, le colonel Ould Meïdou, qui est un Arabe.

Tous ceux-ci se sont battus pendant des années pour le Mali. Ceux qui véhiculent de tels messages méconnaissent les réalités de leur propre pays. Le Mali est multi ethnique avec des Touaregs, des Arabes, Peuls, Songhays, Bellas, Dogons, Bobos, Bambaras, etc. Dans la rébellion il n’y a pas que des Touaregs. Le Mujao, Ançar Eddine n’étaient pas composés que de Touaregs ou d’Arabes. Il y avait un peu de toutes les ethnies.

Au MNLA, il n’y a pas non plus que des Touaregs. Certains groupes de la rébellion utilisent le même langage. En réalité, le MNLA est un groupe de la nation en rébellion contre la République. Tout Tamasheq ou peau blanche ressortissant du Nord n’est pas forcément un rebelle ou un membre du MNLA.

Les Échos : Vous êtes ancien gouverneur de la région de Kidal et c’est sous votre « soleil » que cette rébellion a éclaté. Comment l’expliquez-vous dans la mesure où d’aucuns qualifient le MNLA de minoritaire parmi les Touaregs ?

A. A. I. : Ce n’est pas tout à fait exact. La rébellion n’a pas éclaté à Kidal quand j’étais gouverneur. Il y a eu une attaque de l’Alliance démocratique du 23-Mai pour le changement contre la caserne de Kidal. C’était dirigé par Ibrahim Ag Bahanga, c’était tout. Cette mutinerie a été réglée par l’Accord d’Alger. Ce n’était pas une rébellion touareg, mais un mécontentement qui a été géré par les autorités de l’époque.

La rébellion actuelle, qui a éclaté le 17 janvier 2012, a commencé après les événements de Libye et moi j’étais en poste ailleurs, en dehors du Mali. Le MNLA donne des explications à sa rébellion. Le gouvernement est en train de voir parmi les revendications celles qui sont compréhensibles et rejeter celles qui ne peuvent pas être prises en compte par la République.

Les Échos : Êtes-vous optimiste pour le reste et surtout pour la signature d’un accord qui va satisfaire toutes les parties ?

A. A. I. : Absolument ! Aujourd’hui, tout le monde a compris qu’il faut qu’on reste ensemble dans le cadre du Grand Mali, qu’on se respecte mutuellement, qu’on respecte nos us et coutumes et notre démocratie et qu’ensemble on construise un autre Mali.

Propos recueillis par

Abdrahamane Dicko

(depuis Ouagadougou)

19 Juin 2013