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une-3.jpg Il est certain qu’aujourd’hui le système se trouve à la croisée des chemins et qu’il est obligé de s’interroger sur son évolution. Notamment sur la nécessité d’élever le niveau des sommes qu’il prête afin de pouvoir accompagner les bénéficiaires dans des entreprises plus ambitieuses et qu’il est impossible d’entamer avec les montants actuellement consentis. Également sur l’obligation de revoir les conditionnalités de remboursement très draconiennes et qui obligent fréquemment l’emprunteur à une cadence infernale de travail pour pouvoir respecter ses engagements. Mais en dépit de ces réserves, la micro-finance a indiscutablement contribué à la lutte contre la pauvreté et tout acte négatif qui pourrait nuire à la crédibilité de ceux qui l’animent doit être considéré comme un regrettable recul. Ce qui nous amène à notre histoire aujourd’hui. Qui contrairement aux situations les plus répandues ne met pas en scène des bénéficiaires mauvais payeurs. Mais une gestion pour le moins négligente.
Comme nous l’indiquions un peu plus haut, c’est la localité de Koury qui a abrité le cas peu banal que nous allons relater. Mais tout d’abord, un mot sur la ville elle-même. Commune frontalière de notre pays avec le Burkina Faso, Koury est une agglomération qui se développe grâce aux échanges qu’a fait naître sa situation de point de jonction entre les deux pays. Beaucoup d’activités tournent autour du poste de douane installé ici et dont les alentours constituent certainement la zone névralgique de la petite ville. Comme d’habitude, c’est la débrouillardise et l’informel qui dominent. Les dizaines de jeunes de la localité, qui évoluent dans cet « espace économique », s’occupent de commerce, de transport, de transit, de restauration et de divers petits métiers.

« Rien de grave » : Il s’est ainsi formé à Koury toute une population dont le principal problème est sans aucun doute la difficulté à avoir un revenu fixe et régulier. C’est cette aspiration qu’a décelée la caisse d’épargne « AIDE-SO Finance » qui a eu l’habileté de proposer un produit original parfaitement adapté aux non-salariés. Elle propose à ceux qui souscrivent chez elle de verser chaque jour une somme fixe, et cela pendant les N jours travaillés du mois. Puis à la fin dudit mois, « AIDE-SO Finance » reverse au souscripteur un montant qui est constitué des versements effectués pendant N moins 1 jour. Le versement retenu sur l’unique jour sert à financer le fonctionnement de la caisse. Le système était simple et ingénieux. Il ne représentait pas de contrainte particulière pour les souscripteurs puisque ceux-ci adaptaient le montant de leur versement quotidien à l’importance de leur propres revenus. La formule offrait en échange aux clients de la caisse la certitude de toucher à la fin du mois ce qui pouvait être considéré comme un salaire garanti.

une-4.jpgLe produit rencontra un franc succès dans toutes les catégories socioprofessionnelles de Koury. Transporteurs, chauffeurs, transitaires, commerçants, conducteurs de pousse-pousse, vendeurs de condiments, tous se sont précipités pour souscrire. Chacun versait ce qu’il pouvait. Les plus modestes faisaient l’effort de mettre dans leur cagnotte 1000 FCFA par jour alors que les plus aisés pouvaient aller au-delà des 10 000 francs quotidiens. Pendant plus d’une année, les choses se déroulèrent sans la moindre anicroche. Puis brusquement le système s’est grippé. Selon un adhérent que nous avons rencontré, tout a commencé à mal aller en fin du mois de juin de l’an passé. Ceux qui vinrent retirer leur solde habituelle s’entendirent donner une réponse plutôt bizarre par le gérant local, un certain Gaoussou Dembélé.

Ce dernier fit savoir qu’il n’avait pas l’habitude de garder l’argent versé à son niveau, qu’il l’envoyait au siège principal, qu’il avait donc procédé à un appel de fonds, que la réponse tardait un peu, mais que tout serait arrangé d’ici une semaine. Dans un premier temps, les clients ne s’inquiétèrent pas du tout. Ils n’avaient d’ailleurs aucune raison de mettre en doute les assurances du gérant, puisque jusque là la caisse s’était scrupuleusement acquitté de ses paiements. Mais à la semaine demandée s’ajoutèrent d’autres semaines qui devinrent à leur tour des mois. Et l’argent promis ne venait toujours pas.
Le gérant, lui, ne cessait de répéter qu’il n’y avait « rien de grave » et que c’était juste une lenteur inhabituelle intervenue dans le déblocage des fonds. Puis un beau jour, sans doute à bout d’arguments, il prit la tangente. Pour une destination inconnue et sans donner signe de vie à ceux qui essayaient de le joindre sur son portable. Certains contributeurs se déplacèrent alors jusqu’à Koutiala, espérant y trouver un interlocuteur qui pourrait leur expliquer ce qu’il était advenu de leur argent. Mais sans succès.

Une entreprise fictive – Lorsque cette affaire fut portée à l’attention de notre Rédaction, nous avons mené notre petite investigation à Bamako. Première surprise, AIDE-SO Finance qui a pourtant opéré le plus officiellement du monde comme une caisse d’épargne, n’est pas enregistrée à l’Association des professionnelles de micro-finance au Mali (APIM). Intrigués, nous nous sommes rendus au siège de la caisse qui se trouve au centre commercial de la capitale, plus précisément à l’immeuble Tambadou. Sur place, nous avons trouvé toutes les portes closes, et pas un chat ne rôdait dans les parages. Mais nous avons tout de même appris que le promoteur de l’institution n’est autre que le docteur Madiassa Maguiraga, candidat malheureux à la présidentielle de l’an passé. Nous sommes donc allés le voir. Madiassa Maguiraga nous a confirmé être le promoteur de « AIDE-SO Finance » et n’a pas caché les difficultés que la caisse rencontrait. Selon ses explications, tout marchait normalement jusqu’en mai de l’an dernier.

L’institution, qui avait besoin de fonds nouveaux, aurait introduit une demande de financement auprès de différentes banques de la place comme la Banque malienne de la solidarité (BMS SA) et la Banque de développement du Mali (BDM SA). Mais cette demande n’aurait pas reçu de suites favorables. Ce qui amena une paralysie du fonctionnement de « AIDE-SO ». Pour le Dr Maguiraga, c’était certainement son étiquette d’homme politique qui constituait un obstacle à l’examen des dossiers introduits. Ayant tiré cette conclusion, il avait donc démissionné de son poste de président directeur général de la Caisse, pour permettre à l’institution d’avoir accès aux fonds. Mais toujours selon Madiassa Maguiraga, son successeur – Sidiki Koné – n’a pas pu assurer la poursuite des activités de la caisse, d’où la fermeture de toutes les succursales « AIDE-SO Finance » sur le territoire national.

Cette fermeture est-elle intervenue sur décision du conseil d’administration de l’institution ? En réponse à cette question, Maguiraga s’est contenté de nous confirmer une fois de plus la fermeture de la caisse depuis 10 mois, mais sans donner plus de précisions sur la forme dans laquelle cette décision a été prise. Toutefois, il affirme que c’est un manque de fonds qui a occasionné cette situation et reste optimiste quant à la reprise prochaine des activités de l’institution. « Dans trois semaines, nous allons tenir une assemblée générale. Avec les actionnaires, nous ferons l’état financier de l’institution et nous verrons comment obtenir l’aide financière nécessaire pour rembourser nos sociétaires. Je ne peux rien promettre personnellement, mais je suis confiant », a insisté Madiassa Maguiraga.
Telle est la situation actuelle de « AIDE-SO Finance », une institution qui avait créé un produit original et qui sur la distance pouvait espérer un bel avenir. Mais qui au jour d’aujourd’hui se retrouve sans siège fixe et sans employés. Et qui tout en évitant de se déclarer en faillite présente depuis 10 mois tous les signes d’une entreprise fictive.

Espérons donc, ainsi que l’a déclaré Madiassa Maguiraga, que « AIDE-SO Finance » pourra effectivement renaître de ses cendres et s’acquittera de ce qu’il doit à ces citoyens qui lui avaient fait confiance et qui ne savent plus à quel saint se vouer pour récupérer un argent difficilement gagné.

Doussou Djiré

Essor : 31 mars 2008