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De 1996, à nos jours, l’Etat a investi plus de 2 milliards de FCFA pour le renforcement des entreprises de presse à travers une aide directe annuelle d’un montant global de 200 millions de FCFA. Cette aide procède également de la volonté de consolidation de la démocratie malienne. Cependant, au vu de l’évolution de la presse nationale au cours de ces dix dernières années, la finalité recherchée a-t-elle été atteinte? Où va l’argent de l’aide ? A qui profite-t-il ?

C’est pour renforcer les capacités des médias, que le principe de l’aide publique à la presse a été admis dès 1992 et inscrit dans la Loi 00-046 du 07 juillet 2000 portant régime de la presse et délit de presse.
Cette loi (art. 32), dispose que « les organes médiatiques peuvent recevoir de l’Etat et des collectivités territoriales, une aide directe et indirecte dans le cadre de leur mission de service public ou de défense du droit à l’information ».

Une presse libre et plurielle est à la fois le symbole et le garant de la démocratie. Le Conseil des ministres qui a adopté le projet de décret déterminant les conditions d’éligibilité, d’attribution et de gestion de l’aide publique à la presse reconnaît que la presse a pris une part importante dans l’avènement de la démocratie au Mali : « Elle a connu un essor remarquable et assure aujourd’hui une véritable mission d’intérêt public par l’information et la sensibilisation des populations. Cependant, cette presse reste confrontée à des difficultés matérielles et financières qui font obstacle au bon accomplissement de sa mission. D’où la décision de l’Etat de lui venir en aide.

Le partage du gâteau

Pendant les premières années de l’institution de l’aide publique à la presse, les 200 millions étaient répartis comme suit : l’Office de radiodiffusion et télévision du Mali (ORTM) et l’Agence malienne de presse et de publicité (AMAP), les deux services publics, reçoivent chacun 10 millions de francs, contre 30 millions pour la Maison de la presse. L’ensemble de la presse écrite et audiovisuelle reçoit, chacune, 75 millions.

En 2007, le partage a été révisé et arrêté comme suit : AMAP et ORTM (3 millions chacun), ASSEP et URTEL (80 millions chacun), Maison de la presse (34 millions). Des sources crédibles nous informent que les médias d’Etat sont désormais exclus de l’aide à la presse, car ils bénéficient de la subvention publique.

Au tout début, il n’y avait pas de critères légaux pour le partage de l’argent. Les responsables de la trentaine de journaux, réunis au sein de l’ASSEP (Association des éditeurs de la presse privée) se réunissaient pour se partager la cagnotte et les directeurs des radios membres de l’URTEL, en faisaient de même.

Le « gâteau » était partagé à l’issue d’une réunion au cours de laquelle les critères d’éligibilité et les montants à allouer à chaque organe sont discutés, sur place. La réunion pouvait s’étendre jusqu’à très tard dans la nuit, à cause des tiraillements et des négociations. Chaque responsable défendait sa cause en fonction de la périodicité de son journal, en vilipendant au passage, la qualité d’autres journaux. Mais, quelle que soit la tension dans la salle, on finit toujours par s’entendre, au prix de faire des mécontents.

A cette époque, les quotidiens, au nombre de 6 (Les Echos, Le Républicain, Nouvel Horizon, Le Soir de Bamako, L’indépendant et Info-Matin qui a été crée un peu plus d’un an après l’institution de l’aide), raflaient la mise, avec, au moins 5 à 6 millions de FCFA chacun. Les bi-hebdos touchaient entre 3 à 4 millions et les hebdos entre 2,5 à 3 millions. Après ce partage, les miettes sont jetées au pied des « petits » journaux (tels que le journal A Day) dont les directeurs n’étaient même pas admis dans la salle de réunion.

Au niveau de l’URTEL, les tiraillements étaient moins perceptibles, car le nombre très élevé de radios (une centaine) fait que les plus grands bénéficiaires touchaient à peine le million.

Finalement, tout le monde, ou presque, bénéficiait de l’aide, mais toujours au terme de nombreux accrochages. Les mécontents et les exclus (en infime portion) criaient à l’injustice et à la magouille : les journaux dirigés par les magnats de la presse se taillaient la part du lion et les autres « mangeaient » les restes.

Pour mettre fin au cafouillage, le gouvernement a décidé d’édicter des critères d’éligibilité. C’est dans cette optique que le président de la République, Amadou Toumani Touré, a signé, le 7 juillet 2003, le décret n° 03-264/P-RM qui détermine les conditions d’éligibilité, d’attribution et de gestion de l’aide publique à la presse. Ces critères sont entrés en vigueur en janvier 2004.

Les critères de la discorde

Bien que menacés de se voir privés de la manne financière publique, les patrons de presse ont bien accueilli, sur le coup, la nouvelle mesure. En effet, tout le monde était unanime pour reconnaître la nécessité de poser des critères d’éligibilité à l’aide publique.
Une commission de l’aide aux médias est chargée de l’application de ces critères. Composée de 7 membres, elle a pour attributions de statuer sur l’éligibilité à l’aide, de vérifier que les organes satisfont les conditions d’attribution de l’aide, de procéder à la détermination des montants à allouer à chaque organe (l’URTEL et l’ASSEP ne font qu’émettre les chèques). Son mandat est de trois ans renouvelable.

Les critères proprement dits sont clairs et précis. Pour bénéficier de l’aide directe, l’organe de presse doit exister sous le statut de société, de coopérative, d’association, de groupement d’intérêt économique ou d’établissement public de presse.
Il doit tenir une comptabilité régulière et être en règle vis-à-vis du fisc.

Il doit respecter la législation du travail, notamment l’immatriculation des employés à la sécurité sociale.
Il est tenu d’avoir assuré la parution régulière de son titre ou, dans le cas d’une radio ou d’une télévision, la production régulière d’émissions pendant l’année budgétaire écoulée.

Les montants des allocations aux organes de presse écrite sont fonction de la périodicité des parutions, du tirage, du nombre de pages.
Pour ce qui concerne l’audiovisuel, les montants obéissent au temps d’antenne.

Par contre, tout organe médiatique ayant fait l’objet d’une condamnation pour complicité de crime ou pour délit de presse, au cours de l’année budgétaire, est inéligible.
Comme on le voit, pour qui connaît la vie des médias au Mali, ces nouveaux critères d’éligibilité excluent beaucoup d’organes de presse, parce que rares sont ceux qui sont en règle avec le fisc.

Aujourd’hui, ces critères opposent deux camps : ceux qui les apprécient et ceux qui les décrient. Parmi ces derniers, figurent le président du Comité de pilotage de la Maison de la presse et non moins directeur de publication de Nouvelle Libération et Sambi Touré, président de l’ASSEP et dirpub de Info-Matin. Tous deux pensent que les critères sont à revoir.

Selon Makan Koné, au vu de la réalité malienne, l’accent doit être mis beaucoup plus sur la pagination, la périodicité et la régularité que sur le quitus fiscal, les contrats de travail et la sécurité sociale. « Si on applique à la règle les critères édictés par le gouvernement, aucun journal ne bénéficiera de l’aide ».
Sambi Touré est, à peu près, du même avis : « Ces critères ne sont pas plus justes que ceux appliqués auparavant par l’ASSEP. Au contraire, les gens s’en plaignent aujourd’hui ; ils doivent être améliorés. Le patronat (ndrl : c’est l’union ASSEP-URTEL qui n’attend que son récépissé) a démandé que les critères soient revus et relus pour mieux les adapter aux réalités de la presse privée malienne ».

Par contre, certains directeurs, qui ont requis l’anonymat sur ce point, ne partagent pas du tout cet avis.
Selon un d’entre eux, ces critères d’éligibilité vont inciter la presse privée à mieux s’organiser. « Les critères imposent un professionnalisme managérial aux patrons de presse. Si vous remplissez toutes ces conditions, vous pouvez vous targuer d’avoir une entreprise de presse ».

« Je ne condamne pas ces critères qui nous obligent à tendre vers la performance de la presse au Mali. Si cela permet de donner à notre pays des organes médiatiques dignes de la réputation de sa démocratie, c’est tant mieux. L’application de ces critères exclura beaucoup d’organes. Peut-être, trois ou quatre journaux vont rafler toute la mise pour s’ériger en de véritables entreprises de presse», analyse un autre.

Raisonnement identique d’un troisième interlocuteur pour qui « l’aide doit permettre aux journaux de se doter de matériel de travail et de recruter un personnel qualifié afin d’améliorer la qualité du journal et attirer davantage de lecteurs. Plus le nombre de bénéficiaires est restreint, plus les parts sont élevées. Il y a quatre ans, les hebdomadaires avaient reçu 2,4 millions chacun. Après avoir remboursé leurs dettes à l’imprimerie, beaucoup se sont retrouvés les mains vides. C’est pourquoi, je suis d’accord pour l’application stricte des critères».

Issiaka Sidibé, le directeur de publication de l’hebdomadaire Le Matinal qui n’a jusque là pas bénéficié de l’aide après plus de deux ans d’existence (en dernier lieu, on lui a dit qu’il a omis de se constituer en GIE), porte un jugement contraire. Pour lui, l’aide à la presse a été détourné de son esprit et de son objectif : « L’esprit, c’est de servir de solidarité entre les organes de presse et l’objectif, c’est de permettre à ces organes de s’équiper et de subvenir aux besoins les plus indispensables. Si j’avais bénéficié de l’aide cette année, j’aurais acheté des motos pour mes journalistes. A mon avis, la finalité recherchée n’est pas atteinte».

L’indexation au budget d’Etat

Le débat sur les critères n’occulte pas celui sur l’impact de l’aide dans la vie des entreprises qui en bénéficient. Tous nos interlocuteurs s’accordent, en effet, à reconnaître que le montant alloué à la presse est insuffisant.

« L’aide publique à la presse au Mali ne contribue pas à l’émergence de véritables entreprises de presse. Elle est insuffisante au regard des besoins de la presse. C’est une enveloppe de 200 millions de FCFA par an, sur lesquels les plus nantis, c’est-à-dire les quotidiens, reçoivent aujourd’hui 3 à 4 millions. C’est à peine suffisant pour couvrir les salaires et les frais d’impression d’un quotidien pendant trois mois. Cette aide publique n’a pas beaucoup d’impact », nous confie l’un d’entre eux.

C’est pourquoi, les associations de presse se prononcent aujourd’hui, en chœur, en faveur de l’indexation de l’aide à la presse au budget d’État, à l’instar du financement public accordé aux partis politiques.
Selon Sambi Touré, l’Etat est dans de bonnes dispositions en la matière, mais que c’est la presse même qui ne parviens pas à s’unir.

« De Alpha à ATT, l’Etat a été disponible. Depuis 2002, ATT n’a jamais refusé quelque chose à la presse. On peut avoir l’indexation avec lui. Mais, les différentes crises qui ont secoué la presse ces dernières années n’ont pas favorisé ses intérêts auprès de l’Etat. On ne fait pas notre propre combat », analyse le président de l’ASSEP, qui reste optimiste quant à l’aboutissement de cette requête, déjà posée en même temps que l’application de l’aide indirecte.

Tout organe de presse bénéficiant de l’aide directe est éligible à l’aide indirecte qui consiste en des appuis accordés par l’Etat en vue de prendre en charge tout ou partie des besoins de formation, de matériels, d’électricité, de téléphone, d’exonérations etc.

A propos de l’indexation, la Maison de la presse, l’URTEL et l’ASSEP viennent d’adresser aux pouvoirs publics, une déclaration commune qui date du 4 février 2008. Le collectif accuse l’Etat malien de faire deux poids, deux mesures entre les médias et les partis politiques. Ceux-ci bénéficient d’une subvention indexée au budget d’Etat et mieux, d’une aide exceptionnelle, alors même qu’ils n’ont pas joué plus de rôle que la presse dans l’avènement de la démocratie pluraliste au Mali.

Plusieurs autres considérations amènent le collectif à demander à l’Etat que l’aide publique à la presse, « plombée à 200 millions depuis 1996 », soit indexée, comme pour les partis politiques, sur le budget d’Etat  » afin de permettre à la presse de réussir le challenge du professionnalisme par le biais d’une formation idoine adaptée et qui va de pair avec l’évolution des nouvelles technologies« .

Le collectif va plus loin en sollicitant le démarrage effectif de l’aide indirecte à la presse et la relecture des critères de détermination des montants des allocations aux organes de presse.

Guerre au sein des rédactions

L’aide à la presse suscite un climat délétère dans beaucoup de rédactions. Les journalistes ne voyant pas leurs conditions de travail et d’existence améliorées, n’hésitent pas à réclamer leurs parts du gâteau.
En effet, l’argent de l’aide est utilisé différemment selon que journal ou la radio soit la propriété d’une association, d’une personne morale, d’un homme politique ou d’un particulier. Il n’est pas rare de voir, au lendemain du partage de l’aide, des patrons de presse (tous compris) rouler dans de nouvelles voitures, renflouer leurs comptes, éponger leurs factures privées d’eau, d’électricité et de téléphone ou encore réchauffer les travaux de leurs chantiers.

L’argent sert-il à cela ? Non, répondent beaucoup de journalistes, qui pensent, que l’argent, à défaut d’être investis dans le matériel (motos, ordinateurs et accessoires, dictaphones, appareils photos…), doit être partagé entre les travailleurs de l’entreprise. Ou tout au moins, ils doivent en bénéficier, en liquidités.
Comment certains patrons de presse gèrent-ils l’argent de l’aide ?

Makan Koné dit qu’il dit utilise son argent (Nouvelle Libération n’a jamais réçu plus de 2,5 millions de FCFA) pour éponger les arriérés d’imprimerie, de loyer et d’électricité sans oublier d’intéresser « un peu » le personnel, comme ce fut le cas cette année avec ses 2,3 millions. Makan en profite pour faire un plaidoyer en faveur de la Maison de la presse qui ne bénéficie que d’un montant de 30 millions de FCFA, porté à 34 millions cette année.

Sambi Touré, lui, affirme que Info-Matin est le fruit de l’aide à la presse. Quand il dirigeait Nouvel Horizon, il partageait l’argent entre le personnel. Une très mauvaise idée, admet-il avec le recul. Concrètement, l’aide à la presse lui permet d’acheter pour son journal un groupe électrogène (en 1998), une imprimante (en 2003) et 3 unités centrales (en 2007). Aujourd’hui, il envoie l’argent à la comptabilité.

Par ailleurs, selon le directeur de Info-Matin, l’aide couvre à peine les dépenses de deux mois du journal : « Cette aide est insignifiante, comparée aux droits, taxes et autres dépenses que nous engageons ».

A quand la convention collective ?

Le froid entre patrons de presse et journalistes à propos de l’aide est donc réel. Si les journalistes réclament leur part dans cette aide, déjà jugée insuffisante, c’est à cause de leurs conditions précaires. D’où la nécessité de l’instauration de la convention collective.
Les organes médiatiques privés au Mali qui inscrivent leurs employés à la sécurité sociale peuvent se compter sur les doigts d’une main.

Les salaires tombent par intermittence. Les rédactions ne paient pas le franc symbolique pour les frais de reportage, obligeant les journalistes à se débrouiller. Le projet de texte de la convention collective dormirait dans les tiroirs de la Maison de la presse où le problème de financement pour organiser les séminaires devant aider à finaliser le texte est évoqué. Les journalistes sont livrés au bon vouloir des patrons de presse, à cause de l’absence d’un syndicat.

Le président du Conseil supérieur de la communication rappelait, il y a quelques années, tous les efforts déployés par son organisme pour l’instauration de la convention collective.

Le blocage de l’application de la convention collective tient au manque de volonté des patrons de presse, avait estimé Moussa Keita qui avait souligné la responsabilité des journalistes dans cette situation. Il a jugé nécessaire que les professionnels doivent se regrouper en syndicat pour revendiquer une amélioration de leurs conditions de travail.

Les patrons de presse ne partagent pas cette analyse. « Nous sommes partants pour la convention collective. Nous attendons les journalistes qui, à mon avis, ont peur. C’est le chemin pour la professionnalisation du métier. Formez votre syndicat, le patronat est prêt », nous lance Sambi Touré.

« Il faudra d’abord aller vers un syndicat de la presse qui va se battre pour la défense des intérêts des journalistes. Moi, je suis tout à fait partant » enchaîne Makan Koné.

Alors, qui retarde l’instauration de la convention collective : les patrons qui doivent payer gros ou bien les employés qui doivent empocher ? Logiquement…

Sékou Tamboura

11 Février 2008.