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Dans l’interview ci-dessous le ministre de l’Economie, de l’Industrie et du Commerce, Ahmadou Abdoulaye Diallo, explique les raisons profondes du maintien des prix du carburant malgré la tendance à la baisse sur le marché international.

Les Echos : Pourquoi les prix à la pompe ne baissent pas ?

Ahmadou Abdoulaye Diallo : Il faut observer un certain nombre de choses. La première c’est que le prix qui baisse sur le marché international, c’est le prix du brut. Les prix à la pompe constituent les prix des produits raffinés et entre les deux il y a un cycle industriel. Mais ce cycle industriel est un cycle long d’autant plus que nous ne sommes ni un pays producteur ni un pays qui possède une raffinerie et par conséquent le cycle de production est long. C’est pour cette raison que cette baisse de cours internationaux du baril ne se reflète pas encore au niveau de la pompe.

La deuxième explication c’est que nous devons être sûr que cette baisse est une baisse tendancielle. Si aujourd’hui nous revoyons à la baisse les prix à la pompe et que le lendemain ou le surlendemain ou une semaine après les cours internationaux commencent à remonter et qu’on soit encore obligé de revoir à la hausse les prix à la pompe, c’est une perturbation dont il est possible de faire l’économie.

La troisième explication c’est qu’au moment où le baril était à 100 dollars on s’est dit que c’est une aubaine parce que ça fait longtemps qu’on n’avait pas vu ça. Donc, nous avons constitué des stocks importants et la chute a continué. Nous n’avons pas encore vendu ces stocks. Aujourd’hui, tous les stocks que nous avons dans les stations services, dans les dépôts sont des stocks qui ont été acquis au moment où le prix du baril n’était pas à ce prix. Dites-vous toujours qu’il y a un temps de décalage entre le prix du baril affiché sur le marché international et le fait que le produit qui est acheté à ce prix là soit transformé de façon industrielle et que ça arrive au niveau de la pompe.

Voilà les raisons pour lesquelles, pour le moment, nous n’avons pas revu à la baisse les prix à la pompe. Mais la question est à l’ordre du jour. Nous sommes en train de réfléchir à cela pour voir si nonobstant la crise financière internationale la baisse se confirme. Et à ce moment-là, nous serons tout à fait à l’aise pour examiner avec l’ensemble de nos partenaires dans quelles proportions nous allons baisser les prix.

Nous avons trois bornes pour baisser les prix à la pompe : la première borne, c’est la marge des importateurs parce qu’il faut tout faire pour que cette marge soit importante de façon à ce que les importateurs aient intérêt à importer. La deuxième borne, c’est la capacité financière des consommateurs. Cette fois-ci, comme il s’agit d’une éventuelle baisse, le problème ne se pose pas. Et la troisième borne, c’est au niveau des finances publiques où le pétrole est une source importante de recettes fiscales.

Pendant la période de la crise énergétique, le prix du baril était de 147 dollars US, l’Etat a fortement baissé la fiscalité sur les produits pétroliers. Il est même arrivé sur certains corridors que des valeurs en douanes soient négatives. D’avril 2008 à ce jour, la fiscalité à laquelle l’Etat a renoncé et les exonérations sur les produits alimentaires ont coûté au Trésor public plus de 60 milliards de F CFA.

Je pense que si une mesure doit aller dans le sens de baisser les prix, le gouvernement prendra au moment opportun la décision et nous le ferons savoir par les voies appropriées.

Les Echos : Est-ce qu’il existe une caisse de stabilisation des prix au Mali ?

A. A. D. : Malheureusement, elle n’existe pas. Mais elle a existé dans le temps. A la faveur des programmes de réformes économiques, elle a disparu. C’est un de nos regrets d’ailleurs. Nous sommes en partenariat avec les institutions internationales notamment les institutions de Bretton Woods, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Il fut un temps où les caisses de stabilisation, dans tous les pays ont fait l’objet de mutations parce qu’on a estimé à l’époque que c’était inapproprié et que ça mettait beaucoup de distorsions non seulement dans le marché national mais dans le marché international.

Evidemment, la crise financière a montré que beaucoup de convictions d’alors ne sont pas bien fondées. La preuve ? Dès que la crise a commencé, ce sont les Etats qui sont intervenus pour non seulement régler l’ardoise mais dans certains pays des banques ont été purement et simplement nationalisées. Ce qui est à l’encontre de toutes les grandes théories du libéralisme.

Nous avons déjà commencé la réflexion dans le cadre de la sécurisation de l’approvisionnement de notre pays en produits pétroliers. Soyons conscients du fait qu’aujourd’hui notre bilan énergétique est fortement tributaire des produits pétroliers. Nous n’avons aucune maîtrise ni de la disponibilité de ce produit ni de sa valeur sur le marché international. Sur instruction du chef du gouvernement, le département est en train de réfléchir sur les conditions optimales de sécurisation de notre pays à l’approvisionnement en produits pétroliers.

Pour ce faire, nous envisageons d’augmenter notre capacité de stockage qui est aujourd’hui d’un mois de consommation. Ce qui est quand même relativement faible. Dans certains pays, ça va jusqu’à 6 mois. Nous sommes en discussions avec certains de nos partenaires pour voir dans quelles mesures nous allons augmenter la capacité nationale de stockage de produits pétroliers non seulement en faisant des dépôts à l’intérieur du pays mais aussi au niveau de nos espaces portuaires dans les pays où nous avons ces espaces. Par exemple en Guinée-Conakry et dans d’autres pays.

La deuxième piste, il serait bon qu’on permette à nos opérateurs d’aller directement s’approvisionner sur le marché international. Ce qui signifie deux choses au moins : qu’ils aient une capacité d’achat parce que n’achète pas un bateau de pétrole qui veut. Nous sommes en discussions avec eux pour les amener à grouper leur achat de façon à pouvoir réaliser des économies d’échelle en commandant directement à partir du marché international. La deuxième condition qu’il faut remplir, c’est le droit de transit. Nos pays voisins côtiers quelque fois ne nous reconnaissent pas l’exercice de ce droit. Alors que c’est un droit inaliénable pour tous les pays qui sont enclavés, qui n’ont pas de littoral maritime.

Nous sommes toujours en discussions avec les pays pour que ce droit nous soit reconnu et qu’il soit exercé dans sa plénitude. Par ailleurs, nous avons demandé à nos opérateurs également de s’entendre pour prendre des participations dans des sociétés qui stockent les produits pétroliers dans les différents pays côtiers. Nous avons identifié 8 sociétés qui font le stockage de produits pétroliers au Sénégal, en Guinée, en Côte d’Ivoire, en Mauritanie, au Ghana, au Bénin, au Togo. Maintenant que le prix international a chuté, il y a moins de stress. Mais il faut préparer les mauvais jours quand il y a les bons jours. Il y a également d’autres pistes sur lesquelles nous travaillons pour vraiment sécuriser l’approvisionnement de notre pays en produits pétroliers.


Les Echos : Qu’est-ce qui explique la disparité des prix au niveau des pompes ?

A. A. D. : C’est très simple. Les prix que nous donnons sont des prix plafonds. Il est loisible à un opérateur de vendre en dessous. La direction nationale du commerce et de la concurrence et l’Onap font des inspections pour vérifier que les prix à la pompe sont respectés. Mais c’est des prix plafonds c’est pourquoi quelque fois il y a d’autres qui vendent en dessous. Il faut quand même toujours laisser la concurrence jouer dans ce genre d’exercice. Et nous veillons à cela. Tous les jours je demande qu’on me fasse un rapport.

Là où il y a une augmentation j’ai donné des instructions pour qu’on ferme non seulement la station mais qu’on retire l’agrément. Mais il faut dire que cela n’est pas arrivé encore. Pour le moment, certaines stations vendent en dessous du prix plafond.


Propos recueillis par

Alexis Kalambry

14 Novembre 2008