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La guerre qui nous vient du Maghreb n’est pas une autre rébellion touareg récurrente et passagère. Il s’agit bel et bien d’une guerre d’invasion conçue, préparée et financée de longue date ailleurs. Il est temps de se réveiller et de l’affronter avec sérieux et détermination.

Nous sommes en 1960. Un classique des films westerns, produit, réalisé et joué par les mythiques John Wayne et Richard Widmark, respectivement dans les rôles des légendaires Davy Crockett et du colonel Jim Bowie, rend hommage à la résistance héroïque de 200 civils américains environ, dont les deux héros, assiégés dans le fort d’Alamo, sans vivres ni munitions, par une armada des troupes régulières de l’armée mexicaine.

Dans l’attente lancinante d’une arrivée de moins en moins sûre des renforts de l’armée texane, la situation est dramatique. Même si le film qui se veut historique, prend des libertés avec les vérités de la guerre d’indépendance du Texas, il n’en demeure pas moins que les similitudes géographiques et militaires de la bataille de Fort Alamo d’avec les sièges d’Aguelhok et d’Hamachach sont fort frappantes, voire déprimantes.

En effet, si à Fort Alamo les rangers texans du général Sam Houston, arrivés in extremis en renfort, sautent l’étau des Mexicains et les mettent en déroute, il n’en sera pas de même à Aguelhok et à Hamachach. Les renforts du colonel-major El hadj Ag Gamou n’arriveront point à forcer le verrou des mercenaires libyens et algériens autour des villes encerclées. Mais cela n’enlève rien au courage et à l’héroïsme des martyrs d’Aguelhok et des soldats et civils d’Hamachach qui se sont battus jusqu’aux dernières balles, jusqu’au sacrifice suprême.

La chute d’Hamachach et l’incertitude des jours futurs

Si Fort Alamo était tombé aux mains du général Santa Anna de l’armée mexicaine, les actuels contours géographiques, humains et économiques des Etats-Unis et du Mexique en seraient probablement beaucoup modifiés, le Mexique se prolongeant peut-être jusqu’à l’Etat de Washington, au nord de la Californie.

Dans le cas malien, après la chute des camps d’Aguelhok et d’Hamachach que nous reste-t-il, sans retournement de la situation militaire, comme atout pour négocier quoi que ce soit avec des soldats de fortune de la Légion étrangère de Kadhafi, qui disposent d’un territoire touareg conquis, allant des villes de Ménaka à celle de Tessalit en contournant Kidal, chef-lieu de région, à présent tout désigné comme leur objectif et cible futur ? L’Etat d’Azawad, taillé de toutes pièces dans les flancs mous d’un Mali mal préparé, prend corps sous nos yeux.

Les causes et les responsables directs de l’incendie de la case Mali sont connus de tous. En l’absence d’une forte opposition politique, la presse privée libre les dévoile et les dénonce régulièrement. Une longue, mais non exhaustive liste de graves délits institutionnalisés par la jurisprudence d’une impunité généralisée et légalisée par les différents gouvernements de la IIIe République, depuis la Transition de 1991 dont l’audit n’a jamais été fait, jusqu’en ces tristes jours de plomb des chutes des camps d’Aguelhok et de Hamachach, qui assomment tout Malien digne de ce nom, car chargé de ce fabuleux héritage historique incompatible avec cette succession d’échecs.

Citons comme causes, entre autre, la corruption et la délinquance financière sans vergogne, le népotisme, le trafic d’influence et des narcotiques, la mauvaise gestion politique et diplomatique pour des intérêts personnels des récurrentes rébellions et enlèvements au nord ; la gestion frauduleuse des marchés publiques, des actions des sociétés nouvelles aux hauts dividendes hebdomadaires ou annuels, des fonds des projets de développement, de santé.

Le détournement des fonds des entreprises et sociétés étatiques, la privatisation à vil prix pour leurs seuls profits des sociétés et entreprises d’Etat rentables, la pratique systématique d’exonérations exclusives et ciblées au profit de milliardaires de paille, l’accaparement personnel et la commercialisation des meilleures terres cultivables au capital étranger, l’indigne mendicité nationale et internationale au nom de l’intérêt général pour l’intérêt personnel, etc.

Il est cependant trop facile et auto satisfaisant de charger les seuls dirigeants de l’Etat et acolytes, comme seuls responsables directes de ces crimes, car premiers bénéficiaires. Partant du postulat que chaque peuple est gouverné par les dirigeants qu’il mérite, il est loisible de déduire et de constater que, tous autant que nous sommes, nous partageons, moralement et civilement.

A l’exception de cette presse privée libre et un ou deux petits partis politiques sur 120, la coresponsabilité de cette déliquescence progressive du grand Mali, grand rêve des auteurs et intellectuels de la Négritude, des grands dirigeants sénégalais, béninois, voltaïques et maliens de la Fédération du Mali, des progressistes pères fondateurs de l’OUA, de Fily Dabo Sissoko, Mamadou Konaté, de Modibo Kéita et compagnons, en cette chose innommable. Pire que le Bronx sans Etat ni loi.

Par nos silences coupables, nos indifférences complices, nos mimétismes égoïstes et suicidaires de la pratique de l’immorale, « car après tout je ne suis pas le seul maudit de la République et puis je ne pourrai jamais à moi tout seul, redresser la situation ; alors autant faire comme tout le monde et en profiter ».

Nos immodérés goûts du paraître, du clinquant technologique dernier modèle, notre propension consumériste de nouveaux riches tiers-mondistes vivant au-dessus de leurs moyens et voulant accumuler aux seuls profits du clan les richesses de l’Etat. Quitte à condamner la moitié de la population nationale aux maladies, à la famine et à l’insécurité, nous sommes tous coupables de cette inversion totale des valeurs morales, civiques et sociétales en un règne de la jungle que reprouve toute communauté humaine tant soit peu organisée ou voulant s’organiser en société moderne sécurisante pour tous.

Comment espérer construire un Etat démocratique prospère avec une armée forte et bien équipée pour assurer ses devoirs régaliens, lorsque les 121 partis politiques se ruent à la table du consensus du « mange ce que tu peux et tais-toi ? » La méthode est connue : chaque parti politique obtient un bout de ministère dont il gère à son profit le budget, les directions nationales, les sociétés et entreprises dépendantes.

– Comment espérer bâtir une société apaisée, lorsque circule plus d’argent de la corruption dans les palais de justice que dans les banques, où les plus nantis, les plus influents (entendez les plus gros voleurs) par corruption, relations et trafic d’influence, piétinent le droit de la majorité des justiciables au profit de la poche des personnels de justice, du sommet à la base ?

– Comment construire une société saine et productive lorsqu’une santé de classe ne soigne que ces nouveaux riches des bureaux et des exonérations, pendant que la majorité de la population a recours à des solutions de fortune hautement dangereuses, car proposées par des agents subalternes et manœuvres des hôpitaux et centres de santé, apprentis sorciers sans formation ni compétence et par des vendeurs de poisons par terre ?

– Comment créer et faire travailler une élite bien formée, compétente et rentable lorsque les examens solaires, les concours de recrutement obéissent ouvertement aux règles du népotisme et du bakchich (les fils de militaires, de gendarmes, de gardes, de policiers, de douaniers sont prioritairement recrutés dans ces corps et ensuite seulement les autres doivent payer le prix du concours pour espérer avoir une chance) ?

– Comment nourrir correctement les populations majoritairement rurales d’un pays sans secteur secondaire développé lorsque l’on expulse les petits producteurs paysans de leurs terres sans recours judiciaire possible, au profit de féroces prédateurs fonciers nationaux et internationaux sans loi ni foi pour qui seul le profit financier compte ?

Sur ces sujets tout a été prédit, écrit, lu et discuté. Mais rien n’y fit. L’appât du gain facile au vu et au su d’un peuple bonace et tolérant à l’extrême conduit fatalement le pays à cette situation de non-Etat voulue favorisant toutes sortes d’actions de déstabilisation comme cette invasion du Nord venue d’ailleurs. Mais nous en sommes tous bel et bien responsables, activement ou passivement.

Alors que faire face à cette perspective humiliante et effroyable de désintégration de la nation malienne qui nous interpelle tous ? Que faut-il faire concrètement pour sauver la case commune.

Vaine danse de maribayassa

Il est sidérant de constater que pendant que les envahisseurs libyens et les terroristes islamistes élargissent leurs bases d’incrustation dans le Sahara malien avec la bénédiction de leurs alliés du Nord et dont les médias comptabilisent en jubilant les vraies fausses victoires, des romantiques hommes bleus du désert contre les fuyards tirailleurs nègres, le Sud du Mali anesthésié, lobotomisée par les discours lénifiants et soporifiques d’un gouvernement acculé aphone, festoie, rigole, danse, comme si rien de grave ne se passe dans son Nord amputé.

Au même moment, des politiciens, candidats obnubilés non pas par la préparation d’une victoire finale future comme un De Gaulle à l’aube d’un certain 18 juin, mais par les pratiques d’enrichissement illicites que leur offrirait l’exercice du pouvoir (pratiques institutionnalisées par une jurisprudence de l’impunité décrété par les gouvernants successifs de la IIIe République), suivis par cette fameuse société civile malienne, nébuleuse astronomique, à l’identité et à la composition incertaine, aux contours fluctuants incorporant tout et son contraire, s’agitent dans une vaine danse de maribayassa pour conjurer les mauvais sorts d’une probable défaite, à coup de conférences, de meetings de déclarations et d’appels, vides de véritables propositions concrètes qui sauveraient les meubles essentiels de la case commune, quand le feu fait déjà des ravages à la porte de la maison.

De misérables dons collectés par-ci et par-là, pendant les conférences et autres meetings pour une guerre du désert qui dévorait plus d’un demi milliard de F CFA par mois à ses débuts.

Autant être alarmiste que désintégré

Cette rébellion conçue et préparée depuis la Libye n’est pas une nième rébellion touareg passagère. Il faut la prendre au sérieux et l’affronter avec sérieux pour sauver l’intégrité de la case Mali. Et elle va coûter cher, très cher. Alors au point où nous en sommes et vu l’évolution défavorable de l’invasion, il nous paraît indispensable :

– de reporter toutes les élections et de geler toutes dépenses y afférentes ;

– d’instituer un gouvernement restreint de crise composé d’hommes et de femmes intègres au-dessus de tout soupçon pour gérer la guerre d’invasion et assainir la gestion des biens publics et des finances de l’Etat ;

– de décréter la mobilisation générale et la mise en état d’alerte permanente des forces de sécurité et des populations civiles valides, sinon sur toute l’étendue du pays, mais tout au moins au Septentrion malien entier et ce suivant l’évolution de la guerre ;

– au vote d’un exceptionnel budget de guerre conséquent pour un meilleur équipement et une meilleure nourriture de l’armée. Une armée épurée, professionnelle et composée de patriotes, de volontaires déterminés ;

– de procéder, au gel de toutes les dépenses d’investissement, d’équipement autres que militaires, d’achat et d’importations de biens de consommation de luxe et autres produits non essentiels, à la réduction au strict minimum des budgets de fonctionnement des différents ministères, services, institutions et entreprises publics.

– de lever des fonds auprès des partenaires bilatéraux amis, africains et sous-régionaux. A l’installation d’une véritable structure de communication sur la guerre, dotée d’un budget et de moyens conséquents pour informer correctement et rapidement l’opinion nationale et internationale sur les réalités et enjeux, historiques et économiques du Nord.

L’évolution de la guerre depuis l’Antiquité à Tempête du désert en Irak est passée, aux dires des experts militaires successivement de l’affrontement d’énergies statiques, puis mobiles et enfin informationnelles et communicatives au 21e siècle. Aujourd’hui, par ces temps d’explosion des Ntic, la communication diligente et précise de la guerre, à la limite en temps réel s’avère hautement déterminante et décisive. Les envahisseurs semblent l’avoir compris bien longtemps avant l’Etat malien.

Il s’agit de déployer une diplomatie dynamique en Afrique du Nord, dans les émirats, en Asie, Russie en Europe du Nord et dans les Amériques, partout dans le monde où les dirigeants veulent comprendre la problématique de la bande sahélo-saharienne. Enfin, c’est dans les difficultés que l’on reconnaît ces vrais amis.

Les Américains ont parachuté dans le passé à Tinzawaten vivres armes et munitions. Cette année, ils ont répété la même opération à Tessalit. Des pays amis africains et sous-régionaux soutiennent le combat du Mali. Ce n’est pas rien. Il faut savoir en retour compter sur ces amis pour la vraie mise en valeur et la vraie intégration de ces zones arides et difficiles, une fois pacifiées.

Mandé Alpha

Les Echos du 19 Mars 2012