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Dans un environnement social presque hostile, la communauté ethnoculturelle Bellah se bat pour sa différence culturelle d’avec les communautés avec lesquelles elle vit dans le nord du Mali. Pour avoir refusé l’octroi d’un récépissé à un Conseil national de la communauté Bellah (CNCB), l’Etat est accusé d’obstruer cette idéale. Révélations d’Ag Intazoumé Moussa Dicko, deuxième vice-président dudit conseil, dans un entretien qu’il nous a accordé.

Afribone : Un récépissé a été refusé à la communauté Bellah par l’Etat pour la mise en place d’un Conseil national. Que vous inspire aujourd’hui cette décision du gouvernement ?

Ag Intazoumé Moussa Dicko : Décidément, cette décision du gouvernement m’a mis hors de moi. Dans un Etat où on érige des gens en citoyens de première zone et d’autres de seconde zone, j’avoue que je ne me retrouve plus. Pourquoi ?
Le ministère de l’administration territoriale nous a refusé le récépissé en septembre-octobre en se référant à un arrêté de 2004 qui interdit la création des associations à caractère ethnique. Cependant, nous avons vu et lu un récépissé accordé par l’Etat malien dans la dernière quinzaine du mois de novembre 2011 aux Coulibaly qui est un patronyme, donc un groupe ethnique.
Nous savons aussi qu’il existe l’association des Diarra et celle des Touramakanchi qui datent de 2008. Il y a Tabital Poulakou pour les Peulhs, il y a Djinna Dogon. Toutes des associations à caractère ethnique. Donc, ces ethnies sont en droit de se regrouper en associations reconnues par l’Etat mais pas nous, la communauté Bellah.

Mais ne trouvez-vous pas que les organisations à caractère communautaire soient source d’antagonismes ethniques ?

Je le ne pense pas. J’estime plutôt que c’est une fuite en avant du pouvoir central qui ne parvient pas à créer un Etat nation comme on le voit au Burkina, au Niger, etc.
Les associations sont des sources de financements. Les acteurs se forgent de la personnalité et des influences pour se faire de la place à l’ombre. S’il y a donc tension, celle-ci serait favorisée par l’Etat.

Qu’est ce qui justifie le refus de votre récépissé étant donné qu’il y a des précédents d’organisations communautaires ?

Ce n’est pas une première ! Dans les années 1990, il y avait une de nos associations. Celle-ci n’avait pas pris le nom typique Bellah mais ses animateurs étaient de la communauté. Il s’agit de Taazoult. Taazoult en tamasheq est un col fait pour embellir l’œil. Taazoult pour dire que les Bellah sont une communauté laborieuse. C’est une communauté sur laquelle est basé le développement du nord du Mali en général.

A Niono, par exemple, toutes les activités laborieuses et de développement sont faites par eux. Leurs Bellah singularité est la volonté de se donner au travail. La communauté jusqu’ici n’a pas mordu à l’appât du gain facile. Nous voulons juste vivre dignement. Ce n’est pas pour créer une quelconque instabilité ou insécurité.
Le refus du récépissé à notre égard, nous supposons que l’Etat le fait pour ne pas réveiller de démon chez des Touaregs. Mais en nous le privant, il contribue à diviser !
Les Bellahs forment une communauté à part entière, différente des tamasheq, des sonrhaï, des peulhs, etc. Les Touaregs tiennent à nous rattacher à leur communauté ne serait-ce que pour les avantages électoraux. Démographiquement, sans les Bellahs, les Touaregs sont une petite communauté.

Pendant la colonisation, tous les six mois, le colon demandait de faire un recensement démographique par groupe ethnique. Cette notion a été supprimée après l’indépendance pour les besoins de l’établissement d’un Etat nation. En 1949, une lettre écrite par l’administrateur de Tombouctou adressée au gouverneur du Soudan à Koulouba dans le cadre d’un recensement démographique démontrait que la communauté Bellah faisait les ¾ de la population du Gourma.
Il faut extrapoler cela aux statistiques d’aujourd’hui. Les Bellah conservent toujours cette démographie dans le Gourma comme dans le Haoussa, en milieu nomade comme en milieu sédentaire.

Mais en termes d’élus notamment à l’Assemblée nationale, quels sont les retombées pour votre communauté ?

Justement, on n’a pas de député.

Même pas un seul au sein de l’Assemblée nationale sortante ?

Dans l’Assemblée nationale sortante, nous en n’avions qu’un. Et, le gouvernement malien de 1960 à nos jours n’a jamais connu un ministre Bellah, en tout cas qui se réclame comme tel.

Quels sont les enjeux d’un conseil national la communauté ?

Nous avons décidé de la création d’un Conseil national pour la communauté Bellah afin de mieux collaborer avec les autorités nationales et internationales. Il s’agit pour nous de créer les moyens économiques et techniques permettant un épanouissement à notre communauté.
De l’indépendance à nos jours, aucun gouvernement, aucun pouvoir public n’a donné au Bellah ces moyens. Il faut savoir que le Bellah n’est pas une ethnie propre qu’au Mali. Il en existe aussi au Niger, au Burkina Faso. Ce serait une occasion pour nous de nous organiser et nous donner le courage de nous afficher et exister. Aujourd’hui, beaucoup de Bellahs n’ont pas le courage de s’afficher. Or, il le faut pour que nous existions économiquement, physiquement et socialement.

La culture Bellah est-elle différente de celles des communautés avec lesquelles elle cohabite ? Je pense notamment aux Sonrhaï, aux Peulhs, aux Arabes ou aux Touaregs, entre autres.

Toute communauté s’identifie à travers sa culture. Puisque le Bellah est totalement absent sur la scène, la culture Bellah a été dissoute dans les cultures Sonrhaï, Tamasheq, Peulhs. Sinon le Bellah a bel et bien des pas de danse, une façon de chanter. Il a bel et bien une façon d’adorer Dieu, un style vestimentaire et un mode de vie.

Quelles sont les régions du Mali dans lesquelles, on les rencontre principalement ?

Avec l’exode, le Bellah est allé aujourd’hui jusqu’à Kayes sinon pour retrouver un Bellah de souche, il faut aller à Gao, Tombouctou, Kidal, Mopti. Même à Ségou, le Bellah est venu constituer des villages autour de l’office du Niger compte tenu de l’insécurité dans le nord qui les empêchent de travailler pour vivre.

Quelles sont vos rapports avec les autres communautés ?

On a des bons rapports. On vie en symbiose avec elles. Le développement du nord repose principalement sur les Bellah et les Arabes. Les Arabes sont des commerçants, les Bellahs des ouvriers.

Pourquoi avec la supériorité numérique des Bellahs les gens refusent de s’identifier à la communauté ?

Je pense que ce n’est pas propre qu’aux Bellahs. Les Bobo sont des cousins à plaisanterie des Peulhs mais quand les Peuls lancent des boutades à la radio Mali sur les Bobo, ceux-ci se plaignent et vont jusqu’à porter plainte contre les Peulhs. C’est la même chose chez les Miniankas, qui n’osaient pas parler leur langue dans un milieu où ils n’étaient pas nombreux. A l’époque, le Dogon se cachait, il n’était pas très épanoui dans sa communauté.

C’est petit à petit que les communautés s’épanouissent et essayent de revendiquer leur culture. Dans le cas des Bellahs, c’est tout à fait normal qu’il en soit ainsi. Maintenant le cadre Bellah commence à s’affirmer et à se reconnaitre de la communauté.

Quel appel avez-vous donc à lancer ?

S’adosser à une autre personne pour ta survie n’est pas la solution : il faut être soi-même. Dans son livre «Les Damnés de la terre», Frantz Fanon dit que «Nous ne devenons ce que nous sommes que par la négation intime et radicale de ce qu’on a fait de nous». C’est le cas du Bellah d’aujourd’hui et de toutes les autres communautés. Chaque communauté a lutté contre le complexe d’être elle-même.

Propos recueillis par Seydou COULIBALY et Cheick Larab DIARRA

© AFRIBONE

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Notre réaction

Deux femmes bellahs ont siégé dans les gouvernements du Mali à savoir Mme Bah Odette Yattara et Mme Alwata Sahi, toutes ministres de la Promotion de la Femme, de la Famille et de l’Enfant. De 1992 à nos jours, plusieurs Bellahs furent députés. Les plus récents furent les jumeaux Alhousseini et Alhassane. Un des jumeaux est député de la législature finissante. La parole dit-on est souvent dangereuse.

Le 10 Décembre 2013

L’Inter de Bamako du 16 Décembre 2013