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Depuis la décolonisation, l’Europe et les pays Afrique Caraïbes Pacifique (Acp) entretiennent des relations étroites destinées à promouvoir le développement des 77 pays du Sud. Les diverses conventions signées entre les deux régions (Conventions de Yaoundé, puis de Lomé) ont représenté un nouveau mode de partenariat Nord-Sud associant un système de préférences commerciales (accès libre pour la majorité des produits Acp sur le marché européen) à une importante aide au développement.

En 2000, l’Union européenne a décidé de revoir sa politique de coopération avec ces pays et de négocier des accords de libre-échange, dont l’entrée en vigueur est prévue pour le 1er janvier 2008 : ce sont les Accords de partenariat économique (Ape), justifiés par la nécessaire mise en conformité avec les règles de l’Organisation mondiale du commerce (Omc). Les impacts potentiels de tels accords s’annoncent dramatiques pour les pays Acp, préviennent nombre des spécialistes européens et africains de l’économie.

En effet, la mise en concurrence d’économies aussi inégales se fera forcément au détriment des plus pauvres. Ainsi, dans le secteur agricole, la concurrence des produits européens appauvrira-t-elle de nombreux paysans du sud. La libéralisation des services ou de l’investissement menacera les emplois et risque d’hypothéquer le développement de nos pays.

Le rapport de force entre les deux zones et le rythme accéléré des négociations peuvent sans doute entraîner pour les pays Acp des conséquences négatives sur le plan économique et social, mais aussi remettre en cause leur capacité à choisir leurs propres stratégies de développement.

Les accords de partenariat économique proposés par l’Union européenne, ne sont ni plus, ni moins qu’un schéma d’une mort programmée des économies des pays de la zone Acp.
Les chefs d’Etats africains comprendront-ils jamais que les Ape constituent une forme cachée du néocolonialisme occidental ?

Les négociations des Ape, qui ont démarré en 2002, doivent aboutir au 31 décembre 2007.


La Commission européenne impose sa vision des accords

La Commission européenne est en train de mettre une forte pression sur les négociateurs et les ministres des pays Acp pour boucler au plus vite les négociations, mais aussi pour imposer sa vision des accords. Cela en dépit des doutes et critiques émis par certains de ces pays. Avec les Ape, l’Europe veut obliger les pays d’Afrique- Caraïbes- Pacifique à signer avant la fin de l’année, de nouveaux accords taillés sur mesure.

Ces pays qui comptent 717 millions d’habitants, constituent un vaste marché pour l’Europe. En revanche, les pays Acp dont les économies sont majoritairement rurales, n’ont aucun intérêt dans des accords qui n’intègrent pas au premier plan le volet développement. Qu’attendre d’une Europe qui prétend aider l’Afrique à qui elle n’accorde que 0,42 % de son revenu brut, soit 48 milliards d’euros.

Les pays Acp ne devraient pas aller en rang dispersé, le 31 décembre, à Lisbonne, au Portugal. Les pays de l’Afrique de l’ouest poursuivent leurs négociations avec l’Union européenne sur les Ape tout en réclamant que ces accords se fassent « sur une base équitable » d’une part et soient « signés en bloc » par les pays de la sous région d’autre part, ont affirmé les présidents Yayi Boni du Bénin et Umar Yar’Adua du Nigeria lors d’une conférence de presse au sortir du troisième forum sur le partenariat avec l’Afrique organisé en octobre par le président allemand Horst Köhler, à Ebarbach, dans l’ouest de l’Allemagne.

Si tous les chefs d’Etat des pays membres de la Cedeao se montraient aussi intransigeants que les présidents nigérian et béninois, l’Union européenne pourrait reculer, le 31 décembre 2007, date limite des négociations. Elle met tout en œuvre en ce moment pour faire signer le 1er janvier 2008, à Lisbonne, les fameux accords.


L’impossible commerce « juste »

Le cycle de négociations commerciales de l’Omc -dit cycle de Doha pour le développement- est dans l’impasse, mais les pays les plus pauvres restent soumis à une pression visant à leur faire ouvrir leurs marchés, avec des conséquences potentiellement désastreuses. Ces négociations avaient pour objectif affiché de rendre le commerce plus juste ; elles ont été bloquées par les Etats-Unis et l’Union européenne qui ne souhaitaient pas corriger les règles biaisées et le système de deux poids deux mesures dont ils bénéficient.

L’Europe veut construire de nouveaux accords commerciaux de libre-échange avec 75 de ses anciennes colonies d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique. Ces négociations inégales en vue de conclure des « Accords de partenariat économique » entre les deux régions mettent face à face certaines des économies industrialisées les plus avancées et un ensemble de pays parmi les plus pauvres du monde. En outre, les pays Acp sont divisés en six sous-groupes de négociations -« diviser pour régner »-.

Le plus petit de ces groupes, les Iles du Pacifique, négocie un accord commercial avec un géant économique qui est 1. 400 fois plus gros que lui. L’Union européenne a la possibilité de développer des relations commerciales plus justes avec les Acp, mais l’existence de disparités aussi fortes dans leur pouvoir de négociations pourrait aisément aboutir à des résultats inéquitables. Ce qui fait craindre Oxfam, que le développement futur des Acp ne soit ruiné par les tactiques de l’Ue.

Selon cette organisation, près de la moitié (41 %) des exportations des Acp sont à destination de l’Europe, alors que le commerce avec ces pays n’est que menu- monnaie pour le géant économique européen. Le montant des primes versées par les entreprises de la City Bank de Londres à leurs dirigeants est ainsi plus élevé que ce que l’Europe dépense pour acheter des produits issus de l’ensemble des pays Acp, révèle Oxfam. Pourtant, tous les signes montrent que l’Europe fait preuve de la plus grande détermination dans ces négociations, faisant passer ses intérêts commerciaux avant les besoins en matière de développement des pays du sud. Plus largement, il est à craindre que les Ape n’affaiblissent le multilatéralisme.

Une vraie politique de développement économique des pays Acp devrait être le préalable à toute forme d’accords de partenariat économique avec l’Union européenne.
Pour une grande part, ce sont avec les matières premières du continent africain que l’Europe fait tourner ses industries. Comment comprendre que cette même Europe soit incapable d’accorder à l’Afrique, 1 % de son revenu brut, dans le cadre de l’aide au développement.
Entre l’Europe et l’Afrique, il s’agit plutôt de mariage de raison et non d’un mariage d’amour. Alors, il faut donc que de part et d’autre soient posés, des actes dans l’esprit de ce mode de mariage unissant l’Afrique et l’Europe.


Des alternatives existent

D’autres accords sont-ils possibles ? Oui, répondent les mouvements sociaux du sud. Ils proposent par exemple : que toutes les forces vives soient impliquées dans les négociations ; que les produits agricoles du sud liés à la sécurité alimentaire bénéficient d’un traitement tarifaire particulier ; que la signature de l’accord n’intervienne qu’après qu’ils aient créé des unions économiques africaines solides ; que soient exclues de la négociation les productions indispensables au développement de l’agriculture vivrière locale et du tissu industriel existant. Le salut des pays Acp dépendrait de ces mesures si elles étaient intégrées dans les négociations à mener.

Amadou Kaba Diakité

22 novembre 2007.