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Les événements disgracieux qui se déroulent au pays de Nelson Mandela sont un indice de la lente déliquescence de ce pays.

Qui aurait pu l’imaginer ! Il y a à peine 17 ans, le monde entier poussait un ouf de soulagement en voyant s’ouvrir le lourd portail du bagne de Robben Island, laissant paraître la mine épanouie de l’homme qui fut le symbole même de la lutte acharnée contre l’apartheid, Nelson Mandela.

A partir de ce jour, l’Afrique du Sud qui rompait avec l’infamie et l’ignominie avait fait le choix de se baptiser « Nation arc-en-ciel ».

Ce pays meurtri entamait une nouvelle phase de son histoire. Les martyrs de Soweto et de Cape Town avaient gagné. Egalement ceux qu’on appelait « les pays de la ligne de front » eurent droit aux éloges les plus soutenus du futur président de la République. Mandela avait reconnu leur apport à la liberté retrouvée.

La Zambie, le Mozambique, le Zimbabwe et bien d’autres avaient payé cher leur soutien matériel, humain et financier à l’ANC. Ils ont plusieurs fois subi les incursions, bombardements et représailles du régime raciste qui ne leur pardonnait pas leur opposition courageuse à sa politique.

Seulement 17 ans, et cela semble déjà rangé dans l’antémémoire de cette horde de jeunes Sud-Africains que les télévisions du monde entier montrent, machettes ou gourdins,

pistolets ou barres de fer à la main, dans une crise de sauvagerie innommable, en train de pourchasser des frères africains dans la rue, de les dépouiller de leurs biens, de les assassiner d’une manière qui aurait fait honte au carnassier le plus répugnant.

Oui, assurément, honte à cette Afrique du Sud qui a oublié en 17 ans son Histoire de sang et de souffrance, pour libérer son instinct le plus vil.

Je parle clairement des bandits, des assassins sans vergogne qui criaient dans la rue leur xénophobie, leur grégarisme outrancier, leur manque cruel de jugement et de mémoire, leur animosité caractérielle.

Cette Afrique du Sud là ne fait pas honte seulement à l’Afrique, elle est le déshonneur du monde entier. Elle fait regretter aujourd’hui aux humanistes et militants d’antan leur engagement à libérer ce peuple de l’oppression. En pouvait-il vraiment être autrement ?

Dans une chronique antérieure, j’avais identifié des signes prémonitoires, des indices probants qui ne peuvent tromper : petit à petit, sous la gouverne de Thabo Mbeki et des caciques à la cupidité abjecte de l’ANC, la glissade de l’Afrique du Sud, sa transformation lente mais sûre en pays africain comme les autres,

c’est-à-dire une République bananière gangrenée par la corruption, l’incompétence, l’insouciance, l’impunité et la mauvaise gouvernance.

Incurie

Selon la presse sud-africaine, trois semaines avant les premiers pogroms xénophobes, les services secrets du pays avaient remis un rapport détaillé au président Mbeki et au ministre de la Sécurité intérieure, les informant que des groupes criminels, prétextant un manque d’emplois, préparait la « chasse aux immigrés africains » (notez ici que la cible de ces malfaiteurs sont leurs frères africains, comme c’est la coutume).

Et qu’a fait Mbeki ?

Rien ! Absolument rien ! Déjà, depuis plusieurs années, malgré les avertissements répétés et les dénonciations de la presse, il a continué à accorder des promotions de complaisance à des officiers corrompus et incompétents, les mêmes qui lui ont donné l’assurance que ces renseignements étaient faux.

(Et, le saviez-vous : la presse sud-africaine rapporte que les policiers de ce pays, pour la première fois de l’histoire, ont commencé à se livrer à du racket, exigeant des pots-de-vin des automobilistes ? Et des officiers de l’armée, recyclés de l’ANC, font du trafic d’influence.)

A la limite, si M. Mbeki n’était pas prêt à servir sa rengaine préférée de « complot international » contre son pays, comme il l’avait fait avec le Sida. Non, pas de paranoïa. Il n’y a pas de complot international contre la « Rainbow Nation ».

Il y a juste de l’incurie au sommet de l’Etat. Thabo Mbeki est, au premier chef, responsable, de la dégradation de l’image de son pays dans le monde, de sa lente, mais inexorable descente aux enfers.

Il est celui qui, défiant toute logique, a dépensé 6 milliards de dollars en achats d’armes alors que des milliers de ses compatriotes manquent cruellement de logements.

A cinquante mille dollars la maison familiale, ces 6 milliards auraient pu construire 120 000 maisons et héberger un million de personnes. Le scandale consécutif à l’attribution de ce contrat continue de faire des vagues.

Non content de gérer son pays comme un monarque, Thabo Mbeki a pris sa carte de membre du Syndicat des chefs d’Etat africains, organisation dont au moins la moitié des membres est constituée de criminels aux mains tachées de sang.

Le meilleur ami de Mbeki était le président Obasanjo du Nigeria qui, après une élection démocratique et 8 années à la tête de son pays, a réussi à dissiper plus de 12 milliards de dollars (6000 milliards de F CFA) ! Mbeki soutient aveuglement le dinosaure sanguinaire du Zimbabwe Robert Mugabe et n’hésite pas à se faire le porte-parole de mercenaires sans scrupules à travers le monde.

La prochaine élection de Jacob Zuma ne fera que précipiter la descente aux enfers.

Abîme

La chasse aux immigrés africains a fait plus de 50 morts en Afrique du Sud. Plus de 50 000 autres prendront le chemin du retour vers leur pays d’origine, la gorge nouée par la colère et la rancœur.

On a beau qualifier ces actes des mots qui nous viennent à l’esprit, force est de constater que jamais, dans l’histoire africaine, des immigrés n’ont subi un tel sort en Occident. On aurait eu droit à un torrent de sanglots si cette cruauté avait eu lieu en France ou en Allemagne.

Ces jeunes Sud-Africains, l’écume à la bouche, qui criaient « go home ! » retourneront à leur misère des townships, une fois le butin volé aux « frères » dépensé dans l’alcool et le sexe. Ils ne seront pas plus riches qu’hier, ils ne seront pas plus heureux. En plus, ils ont perdu la sympathie du monde.

Qui voudra bien s’intéresser encore au sort de gens capables d’une telle bestialité ? Au fond, comme le dirait le cynique, c’est peut-être en connaissance de cette méchanceté incurable, que le sort les a confinés dans ce dénuement.

Il est clair que Dieu n’accorde pas sa miséricorde à un homme capable de tuer son prochain pour un trousseau de clés pour mécanicien ou des morceaux de ferraille.

D’autres pays africains ont expulsé sauvagement des Africains. La partie la plus xénophobe de leur peuple a applaudi. Elle n’en a récolté que plus de misère. Souvenez-vous, à la fin des années 70, comment Mobutu a exercé sa brutalité ubuesque sur les Ouest-Africains.

Ils les accusaient de « piller » l’économie zaïroise, alors que les vrais prédateurs étaient au cœur du régime. Ils ont chassé les étrangers mais aujourd’hui, y a-t-il encore quelqu’un qui a envie de s’installer dans ce pays en ruine ? En quoi le renvoi des Africains a permis une avancée économique ?

Ces événements ne prouvent qu’une chose : Axel Kabou a parfaitement raison. Dans son essai « Et si l’Afrique refusait le développement ? », elle écrivait, en substance, une réalité que bien de tartufferie tente d’occulter : le « racisme » entre Africains.

Le premier ennemi de l’Africain est l’Africain lui-même. Allez voir dans n’importe quel pays africain : les gens n’ont aucune répulsion à voir leur économie contrôlée par des Argentins, des Grecs ou des Guatémaltèques.

Mais jamais par d’autres Africains ! La conscience, la solidarité, la prise en compte du fait « Noir », la nécessité de s’entraider pour faire au défi du monde sont des notions abstraites chez nous. L’Africain affiche une confiance absolue aux hommes de toute autre nationalité sauf en l’Africain lui-même.

Je vous le garantis : l’Afrique du Sud n’a pas fini de sombrer dans l’abîme. Les bons sentiments n’y feront rien. Ce n’est pas une pathétique auto-flagellation qui m’inspire, c’est la froide réalité d’un continent qui a décidé qu’il ne fonctionnera jamais comme les autres. Vraiment triste…

Ousmane Sow

(journaliste, Montréal)

28 Mai 2008