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Il est 8 heures et, dans la tente de vaccination du centre de santé Lukunga à Kinshasa, il n’y a pas foule. Seules deux femmes sont là à l’ouverture. Léontine* vient pour sa première injection. Malgré une légère appréhension, elle affiche un sourire éclatant « J’ai voulu me faire vacciner par respect pour la vie. Connaissant les ravages que fait la pandémie de Covid-19, j’ai voulu me montrer prudente. »

Depuis le début, la RD Congo se montre hostile à la vaccination. Entre rumeur sur les réseaux sociaux et méfiance envers le gouvernement, les Congolais ont longtemps hésité avant de lui tendre le bras. Ce matin, comme 42 000 personnes avant elle, Léontine a reçu une dose Covishield, un des noms commerciaux du vaccin AstraZeneca. « Je me sens bien », déclare-t-elle, heureuse d’avoir sauté le pas. Ce vaccin, autorisé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a pour particularité d’être produit en Inde, par le Serum Institute of India. Si, a priori, la molécule contenue dans le sérum est la même que celle de son cousin suédo-britannique Vaxzevria, largement utilisé en France, le Covishield, en revanche, n’est pas reconnu par l’Agence européenne du médicament (EMA). Une réalité qui a un impact non négligeable sur l’accès à la zone Schengen.

Colère et stupéfaction

L’ambassade de France à Madagascar rappelle sur son compte Facebook le 16 juin : « Le vaccin Covishield n’est à ce stade pas reconnu par les autorités sanitaires européennes. Les personnes non vaccinées, ou vaccinées au moyen d’un autre vaccin [que ceux reconnus par l’EMA, NDLR] ne peuvent entrer en France que si elles relèvent de l’une des catégories listées sur l’attestation de déplacement internationale du ministère de l’Intérieur 2. »

En clair, Covishield n’étant pas reconnu, ceux qui veulent se rendre en France devront avoir un test PCR négatif et un motif impérieux de visite. Sans cela, ils se verront refoulés à la frontière. Une situation qui affecte aussi la délivrance des visas. Au moment où je lui apprends la nouvelle, le visage de Léontine se décompose « Ça veut dire que ça peut m’empêcher d’avoir un visa ? C’est une information importante, j’aurais voulu le savoir avant », regrette-t-elle.

Même réaction du côté de Marit, une Norvégienne qui a déjà reçu ses deux doses. « Si je l’avais su, je ne l’aurais probablement pas fait. Je me suis fait vacciner pour obtenir un passeport de vaccin européen, pour pouvoir voyager plus facilement cet été », déplore-t-elle. Jonas, un jeune homme de 26 ans, apprend la nouvelle au moment de se faire vacciner. « C’est étrange qu’ils ne reconnaissent pas le vaccin. Les Africains vont être interdits d’Europe, ça va nous compliquer la vie. En RDC, c’est le seul vaccin disponible, il faut que les autorités fassent quelque chose. »

Des explications attendues de l’OMS

En effet, les vaccins injectés dans les centres officiels de vaccination en RDC sont tous des Covishield, cadeau de l’Inde mais aussi du dispositif Covax. Ce dispositif, codirigé par l’OMS et Gavi, une organisation spécialisée dans l’accès à la vaccination dans les pays en voie de développement, s’est donné pour mission de « garantir un accès équitable et mondial aux vaccins contre la Covid-19 ». Un dispositif pour lequel l’Union européenne a contribué à hauteur de 2,47 milliards d’euros. En Afrique, 27 pays ont déjà adopté ce dispositif et ont bénéficié de différents vaccins. 23 parmi eux, dont la RDC, le Nigeria, la Côte d’Ivoire ou encore l’Éthiopie, n’ont reçu que des doses de Covishield. Sans autres sources de vaccination, leurs ressortissants verront donc les portes de l’Union européenne se fermer devant eux. Contactée par Le Point Afrique, Élisabeth Mukamba Musenga, directrice du programme élargi de vaccination en RDC, est atterrée.

« On n’avait pas l’information mais le fait que vous nous en ayez parlé a permis d’activer les différents mécanismes et de collecter toute l’information. On est en train de travailler pour que les choses changent. Donc l’OMS a été saisie, Covax aussi. On y travaille. » Pour elle, la vaccination doit continuer. « Le vaccin est là pour nous protéger et c’est sur ça qu’il faut se focaliser. Le vaccin a montré son efficacité. » Elle révèle que le programme envisage toutefois d’utiliser d’autres vaccins pour le programme national. Une réaction qui semble insuffisante pour Mianda. Cette mère de famille, qui s’est elle aussi fait vacciner, tombe des nues. « C’est clairement discriminatoire, s’insurge-t-elle, personne n’est informé. »

Mais, pour elle, le véritable responsable est le gouvernement « Pourquoi on n’a pas de dispositifs au niveau national ? Ça fait deux ans qu’on subit cette pandémie et on dépend de l’aide humanitaire et des dons. La main qui donne est la main qui dicte. Il faut qu’on ait notre autonomie. » Elle ajoute : « De toute façon, je ne leur fais pas confiance. Même le président Tshisekedi ne s’est pas fait vacciner publiquement, il n’a pas montré l’exemple. Comment voulez-vous qu’on ait confiance ? Je vais essayer de faire vacciner ma fille à l’étranger. Mais que va-t-il advenir de nous qui avons déjà été vaccinés ? » Papy Njosso, avocat et président d’un parti politique d’opposition, va plus loin « Si l’Agence européenne dit non à ce vaccin, pourquoi le peuple congolais devrait-il dire oui ? Nous sommes un pays indépendant. J’appelle le peuple à la vigilance et à boycotter le vaccin. » Contactée par notre envoyée spéciale, la délégation de l’Union européenne en RDC n’a pas répondu à nos sollicitations.

* Le prénom a été changé.

Source: Lepoint.fr