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La démission fracassante du substitut du procureur de Kati a donné l’occasion aux doux rêveurs de croire à un renouveau de la justice. Quelle erreur !

Je n’ai jamais cru en la justice des hommes. Quand je parle de « justice » , je n’indexe pas spécifiquement le système judiciaire malien. Je parle de toutes les institutions ainsi identifiées à travers le monde. Je parle de ce que certains illustres penseurs, dans un moment d’égarement, ont qualifié de dernier rempart contre la tyrannie.

Je ne crois pas en la justice parce que je pense tout simplement que les hommes ne seront jamais justes. Ils resteront des hommes marqués par les tares de l’hommerie : la malhonnêteté, le mensonge, la cupidité, la méchanceté gratuite et surtout, cette ambition dévorante de l’ascension sociale.

A mon avis, l’institution judiciaire n’a jamais pu conjurer sa tare originelle : un système créé par les riches et puissants afin de maintenir leur ordre, leur vision de la vérité, leur idéologie. Ce n’est pas pour rien qu’en sociologie, la justice est classée parmi les appareils répressifs d’Etat. Mais, elle ne réprime toujours que les mêmes : les pauvres et les misérables.

Autant elle est impitoyable avec le voleur de poulet de Diapaga ; autant elle est clémente envers le bandit cravaté du ministère des Finances qui détourne des milliards ; autant elle fait preuve d’une célérité inhabituelle pour condamner à mort le berger de Konna qui a décapité son rival à la machette ; autant elle sait prendre son temps avec le fils à papa ivre qui a tué un mendiant avec une voiture sans immatriculation et sans assurances. C’est cela la justice, priez de ne jamais être du mauvais côté. Sinon, vous découvrirez son implacable rigueur.

Le substitut Malick Coulibaly a démissionné certes pour dénoncer une injustice, l’instrumentalisation d’une institution de la République ; la mise aux ordres (financiers) d’un parquet général qui s’immisce dans une vulgaire histoire de veau accidenté. Oui, certes ! Mais au fond, le substitut Malick Coulibaly n’a-t-il pas surtout démissionné car écœuré de voir un simple boucher, puis un simple berger écrasés par une machine prise en contrôle par un riche commerçant…

Malick Coulibaly a démissionné parce qu’il lui insupportait d’être la main manipulée par l’argent et la puissance qui nient aux hommes leurs droits fondamentaux. Encore, disons-nous clairement : la démission de l’homme de droit ne changera absolument rien au Mali. Parce que, d’ores et déjà, les vampires et sangsues qui ont pris le contrôle de la machine depuis des années ont préparé leur riposte : le silence.

Il faut laisser passer la vague et recommencer à ramer en toute quiétude. Au Mali, la justice est devenue une affaire de clans et de coteries, une combine dirigée de mains de maître par des maîtres de l’alchimie. Et pourtant, dans ces eaux troubles, il y en a qui, comme Malick Coulibaly, ont fait sienne cette phrase célèbre de feu le juge Kéba Mbaye, ancien président de la Cour suprême du Sénégal : « Jugez ! Jugez en toute équité ! Jugez comme vous voudriez être jugés, le jour du Jugement dernier ! »

Peu d’hommes de loi manifestent ce genre de préoccupations. Kéba Mbaye est décédé couvert de gloire et de prestige à travers le monde. Au cours de sa carrière de près de 50 ans dont plus d’une décennie à la Cour internationale de justice de La Haye, il n’a jamais été impliqué ou cité dans des affaires louches. Il a pourtant tout eu. Quelle leçon pour ceux qui ont la faculté de réfléchir ! Malheureusement, nous vivons un temps où ne compte que l’argent.


Le ver est dans le fruit

Peu importe son origine, sa couleur ou son odeur. L’important est de s’en mettre plein les poches. Peu importe s’il s’agit des derniers deniers de la veuve qui ne pourra plus nourrir ses orphelins. Quand on dit que la justice doit consoler la veuve et sécher les larmes de l’orphelin, c’est une franche tranche de rigolade que l’on se paie. Non, nulle part au monde, les hommes et femmes qui siègent au Temple de Thémis n’ont compris cette directive. Quelques téméraires essayent de rendre le droit. Mais le ver est dans le fruit.

La justice, de nos jours, dépouille la veuve de son patrimoine et spolie les orphelins de leur héritage. Et quand il lui arrive, par hasard, de condamner un riche et puissant (abandonné forcément par ses protecteurs), elle lui réserve un quartier VIP à la prison. Un riche, même vulgaire voleur ou assassin émérite, ne doit pas côtoyer la plèbe !

S’il reste encore un ersatz de crédibilité à la justice, c’est qu’il y a encore des hommes et des femmes comme Malick Coulibaly qui, dégoûtés par l’infamie et l’ignominie, crient « halte ! » Et, tétanisés par tant de témérité, les ripoux suspendent leur magouille, le temps de conduire à l’abattoir l’impétueux. Et retour à la normale.

Je me rappelle encore cette interview à Dakar avec le procureur Chimère Malick Diouf, sans doute un des meilleurs parquetiers du Sénégal. Jeune journaliste, j’étais affecté à la couverture d’une session de la Cour d’assises où M. Diouf était avocat général. A la fin de l’interview, je lui ai posé, en plaisantant, la question suivante : « Croyez-vous en la justice ? »

Avec son habituel flegme, il a esquissé un sourire avant de jeter un regard perdu au beau jardin de sa résidence de la Zone B. Puis, il a répondu : « Je sais que les citoyens ont des doutes et font peu confiance au système par la faute des brebis galeuses. Mais, je crois au système judiciaire sénégalais parce qu’il a produit des hommes comme Kéba Mbaye, Lamine Guèye, Doudou Ndoye et d’autres. Un système qui a produit de tels hommes ne peut pas être mauvais. Le travail est long et demande de la patience ». Puis, comme perdu dans ses pensées, il m’a dit : « La justice des hommes ne sera jamais celle de Dieu ».

Et quelques jours plus tard, alors que je lisais tranquillement une revue dans la salle de rédaction du journal Le Témoin où je travaillais, un monsieur du nom de Boubacar Diop est entré. Il avait un pistolet sur lui. Il a tiré cinq coups de feu vers nous et menacé de liquider tout le personnel. J’étais en compagnie du secrétaire de rédaction Ousmane Thiam. Le journal a porté plainte contre Boubacar Diop. Il n’a jamais été arrêté. Il n’a jamais été jugé. Il n’a jamais été condamné. Parce que Boubacar Diop était un sbire du Parti socialiste alors au pouvoir.

Je ne me suis jamais fait d’illusions sur la suite des événements. Ce n’est pas la justice qui m’a sauvé, mais la main de Dieu. Cette main invisible, mais omniprésente qui prend en flagrant délit tous ceux qui croient marchander dans l’obscurité les jugements de la Cour. C’est cela la vie.

Si j’ai un conseil à donner au juge Malick Coulibaly, c’est de surveiller ce qu’il mange ou boit. Car, désormais, il a autant d’ennemis sur terre que Kim Jong-il. Et ces ennemis-là ne reculeront devant rien pour le faire taire !

Ousmane Sow

(journaliste, Montréal)

15 Octobre 2008