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Le chef de l’État a remis à l’église, les documents des titres fonciers de terrains et immeubles que disputait depuis des décennies, un particulier à la communauté catholique dans une affaire qui débordait du simple cadre juridique.

Les vieux litiges fonciers opposant Georges Francis, un ressortissant libanais, à l’Église catholique du Mali a connu son épilogue. Le dernier acte du feuilleton qui durait depuis des décennies s’est joué vendredi au Palais de Koulouba où le président de la République, Amadou Toumani Touré, en personne a remis les titres fonciers de terrains et immeubles litigieux à l’Archevêque de Bamako, Mgr Jean Zerbo qui était accompagné de ses proches collaborateurs.

La cérémonie a été sobre mais empreinte d’une intense émotion. Le chef de l’État n’a pas caché sa satisfaction pour le dénouement de cette triste affaire vieille de près d’un demi siècle. « On vient de remettre les documents à l’église et il faut rendre grâce à Dieu. Cette affaire remonte à 1959. Mais c’est à partir des années 90 que l’Eglise catholique a dû faire face à différents procès qu’elle perdait inéluctablement.

Je pense que c’était un devoir pour nous et pour tout le peuple de marquer notre solidarité avec la communauté catholique. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de remettre à l’Eglise catholique l’ensemble des documents (cinq titres) dont s’étaient appropriés d’autres. Le gouvernement a réglé toutes les modalités administratives, juridiques et financières. C’est un grand honneur pour moi de remettre à l’église ses biens. Nous ne pouvons que demander à Mgr Jean Zerbo et à toute sa communauté de prier pour le Mali« , a déclaré en substance le président Touré.

Sue les conditions du dénouement de l’affaire, le chef de l’État indiquera que tout s’est passé dans les règles. « L’État est passé par les voies légales pour récupérer les documents. Nous avons indemnisé l’intéressé. Nous avons payé ses droits et ensuite les documents ont été récupérés par l’État qui vient de les remettre à l’église. Pour moi, ce problème est terminé« , a conclu Amadou Toumani Touré.

REMERCIEMENTS ET BENEDICTIONS DE BENOIT XVI

Après avoir reçu les documents, Mgr Jean Zerbo a salué le chef de l’État et l’ensemble des pouvoirs publics dont l’implication a permis de parvenir à un dénouement heureux de l’affaire. « C’est avec joie que nous avons reçu de vos mains les titres fonciers de certains terrains et immeubles de l’Église catholique versés depuis 17 ans dans le patrimoine de la famille du regretté Père Joseph Francis, au compte de son neveu Georges Francis« , a-t-il expliqué.

Pour l’Archevêque de Bamako, c’est toute la communauté catholique qui se réjouit de la remise des documents, et en premier lieu le Pape Benoît XVI dont les remerciements et les bénédictions ont été transmis par Mgr Giuseppe Pinto, le nonce apostolique.

Les archevêques et évêques de l’Afrique de l’Ouest francophone et toute la communauté catholique du Mali ont également fait part de leur joie. « Le dénouement de cette affaire réjouit d’une manière toute spéciale feu Mgr Luc Sangaré qui s’en est allé un lundi 11 février 1998 à Abidjan« , a-t-il rappelé en précisant que les documents seront déposés sur la tombe de l’ancien l’Archevêque de Bamako dont l’église s’apprête à célébrer le 10è anniversaire de son rappel à Dieu.

« L’ensemble du peuple malien prie pour le repos éternel de Mgr Luc Sangaré« , a de son côté déclaré le président de la République en soulignant que l’Archevêque était un grand serviteur de Dieu et de sa patrie. Une messe a d’ailleurs été célébrée samedi en sa mémoire dans la Grande cathédrale de Bamako (voir article ci-contre).
Pour comprendre cette affaire, nous avons jugé utile de « réchauffer » les explications que Monseigneur Jean Gabriel Diarra, le président de la conférence épiscopale du Mali nous avait fournies en 2005 quand nous publions un article sur le sujet.

En 1959 dans le cadre d’un partenariat, expliquait le responsable religieux, un prêtre maronite (de l’Église d’Orient) du nom de Youssef Francis fut chargé de s’occuper de la communauté libanaise vivant dans notre pays. Durant plus d’une décennie, celui-ci s’acquittera consciencieusement de sa mission. Mais au fil du temps, le responsable de l’Ordre maronite libanais se mua petit à petit en homme d’affaires. Ses voyages incessants hors du pays finirent par éveiller les soupçons des autorités d’alors qui, au terme d’une enquête discrète, apprirent que le prêtre menaient des activités pas très claires, expliquait Jean Gabriel Diarra.

Mais par respect pour l’Église catholique, les dirigeants d’alors profitèrent d’un déplacement du prêtre au Liban pour proposer aux autorités de ce pays de le remplacer pour les raisons évoquées plus haut. Remplacé ainsi en 1974, Youssef Francis s’exila aussitôt en France. En laissant derrière lui au Mali, une bombe à retardement.

En effet, durant son passage à la tête de sa communauté au Mali, il avait acquis un certain nombre de biens immobiliers au nom de la communauté catholique qui comprenaient une concession église, un presbytère, un terrain nu de 1000 m2 (titre fonciers n° 2215 et 2216), une concession école (titre foncier n° 1476). A ces biens s’ajoutent des cahiers de charges n° 23 d’un verger à Kabalabougou et les cahiers de charges d’un champ à Samaya.

DEUX TESTAMENTS

Dans un testament dont copie nous avait été remis à l’archevêché de Bamako et qui date du 14 février 1980 Youssef Francis écrit : « Je me suis trouvé dans l’obligation de faire enregistrer officiellement ces biens en mon nom personnel, la législation de la République du Mali ne permettant pas actuellement de le faire à un ordre religieux. En conséquence, je m’engage à considérer irrévocablement que ces possessions sont la propriété de mon ordre et à les laisser en me retirant à la disposition de mon ordre. A les transférer à mon ordre dès que la législation de la République du Mali le permettra. A prêter sans exception, ni réserve mon entier concours à ce transfert de propriété, déclarant y obliger même mes héritiers s’il y avait lieu, lesquels seront tenus d’une manière imprescriptible par ma volonté ci-dessus exprimée« . Voilà qui était clair.

Mais en 1990, l’on ne sait pour quel motif, le prêtre changea de position, établissant un autre testament dans lequel il léguait « tous ses biens » à son neveu, en la personne de Georges Francis. C’est fort de ce document que celui-ci réclamait depuis des années « ses biens » notamment le domaine de Samaya sur lequel est érigé le centre de formation des prêtres de l’Église catholique. Depuis des années, l’affaire traînait devant les tribunaux.

Il y a quelques années, Alpha Oumar Konaré, alors président de la République, avait pris deux décrets attribuant la propriété du lieu litigieux à l’Église catholique. Mais Georges Francis attaqua ces décrets devant la Cour suprême qui les déclara nuls. Le 21 novembre 2005, l’intéressé décida de passer à la vitesse supérieure. Ce jour là, aux environs de 9 heures, il débarqua à Samaya accompagné d’un huissier et d’une vingtaine de gendarmes. Sous l’oeil impuissant de la centaine d’élèves-prêtres, un caterpillar entra en action.

Avant 15 heures, les 14 chambres qui servaient de dortoirs et les 5 salles d’ateliers furent réduites en un amas de gravats. C’est dans cet amas de ferraille et de béton que les élèves-prêtres récupérèrent ensuite leurs bagages. Plus des 3/4 de la bananeraie et le mur d’enceinte du centre furent également détruits. Les responsables de l’Église évaluèrent les dégâts à plusieurs millions de Fcfa.

Un autre litige qui opposait George Francis, le promoteur de l’hôtel « les Cèdres » à la communauté catholique portait sur une église sise au marché Dibida. Il avait fait expulser le prêtre qui y officiait et fait remplacer l’inscription « Mission libanaise » par celle de « Mission du père Francis« .

Tout ce contentieux est aujourd’hui liquidé et le dossier peut être rangé aux archives.

M. KÉITA
(avec Mah TRAORÉ) – L’Essor

11 Février 2008.