Partager


Pourquoi ATT nous a arrêtés

L’ire du Palais contre la dissonance n’est plus qu’un secret de polichinelle. Tout le monde sait depuis que le Général-président que les démocrates déserteurs ont adoubé par deux fois pour porter à la magistrature suprême de notre pays abhorre l’expression libre des pensées et des opinions, la critique.

Aussi, au sortir de son « plébiscite » souillé par un florilège de fraudes, de magouilles et de tripatouillages électorales, constatées et dénoncées y compris par la Cour constitutionnelle, l’Homme élevé au rang messianique par une kyrielle d’opportunistes et de situationnistes à touts vents ne pouvait supporter et tolérer, même au nom de la liberté que consacre la Constitution, que des journalistes puissent continuer à épiloguer sur les faillites et les tares du système autocratique et patrimonial qu’il est en train d’ériger sur les cendres de la ferveur patriotique et démocratique du 26 Mars.

Dans le point de mire de « l’Homme et de son clan », tous ceux qui, au nom de la fidélité aux idéaux de la Révolution du 26 Mars, de la liberté et du pluralisme acquises au prix du sang et des larmes, du combat et l’héritage des patriotes, pères de l’indépendance, se refusent à toute compromission et disent non au populisme, à l’incompétence, à la médiocrité et à la fatalité.

Mais aussi, et surtout des journalistes qui ont la témérité et le courage de leurs opinions, affichent objectivité et indépendance. Contre ceux-là, le Président de la République n’a jamais caché son agacement, son irritation et n’a jamais hésité à pointer sur eux un gros doigt accusateur dans l’unanimisme consensuel qu’il veut sans murmures et sans reproche : je n’ai pas d’opposition, c’est la presse mon opposition…

Dans un système exclusif, autoritaire, populiste et patrimonial, sans aucune concession, avec sa meute dangereuse de laudateurs et thuriféraires bien pistonnés et bien rétribués, une opposition de presse désignée (à la vindicte) est exposée à tout.

Il était donc de l’ordre consacrant « le Mali qui gagne » de lancer un message sommaire à Info-Matin, au Républicain, aux Echos, au Scorpion, à la Nouvelle République et à tous ceux qui n’ont pas soutenu le président ATT, que l’après-takokelen ne tolèrerait plus désormais aucune voix discordante, aucune contraction et aucune opposition.

Une action aux biceps et forceps contre les journaux que le régime n’a pu faire taire qui avait été concoctée, planifiée et mise en route depuis avant les élections, pouvait donc être exécutée après l’intronisation du monarque républicain.

Aussi, d’un article relatif à un banal et insolite sujet de composition intitulé « lycée Nanaïssa Santara : la maîtresse du président de la République », le régime du président ATT en est arrivé à une affaire d’Etat. Le temps d’une susceptibilité, d’une volonté de règlement de comptes et d’intimidation, le Palais a choisi de faire une opportune immersion dans le passé pour déterrer la vieille recette imparable contre les « opposants » : le crime de lèse-majesté.

Jeudi 14 juin 2006, le journaliste d’Info-Matin, Seydina Oumar Diarra est interpellé et conduit par la Brigade territoriale de la gendarmerie de Bamako au parquet du Tribunal de première instance de la Commune III pour avoir écrit et signé l’article « lycée Nanaïssa Santara : la maîtresse du président de la République. Où est son directeur de la publication ? A la porte du procureur durant tout l’interrogatoire.

Après plus de cinq (5) heures d’interrogatoire et de confrontation avec l’enseignant Bassirou Minta (depuis la veille entre les mains de la Sécurité d’Etat) qui a proposé le sujet à ses élèves, ils sont inculpés d’ « offense au président de la République » et placés sous mandat de dépôt.

Où est passé une loi portant régime de presse et délit de presse pour qu’un procureur de la République embastille un journaliste pour un article dont il est l’auteur sans le directeur de la publication ? Le régime n’en a cure et ses suppôts propagandistes se chargent de monter la cabale contre la loi et les principes républicains : ils se sont immiscés dans la vie privée du Président ; ils ont menti sur ATT ; ils ont insulté le président…

Aussi, officiellement, on tente de masquer le fait que le sujet en lui-même, reproduit par le jeune enseignant est un vieux sujet de composition qu’il n’a fait que reconduire, que le journaliste est allé vérifier et recouper ses faits (extraits) tirés d’une œuvre littéraire de pure fiction théâtrale intitulée par « Col cassé ».
Ainsi pour avoir choisi de donner une dissertation sur une œuvre littéraire de pure fiction et d’avoir pris le parti de commenter un sujet de composition d’un lycée, un enseignant et un journaliste se retrouvent derrière les barreaux.

Et plus tard, le mercredi 20 juin, quatre (4) directeurs de publication (Mahamane Hamèye Cissé du Scorpion, Birama Fall du Républicain, Alexis Kalambry des Echos et Sambi Touré de Info-Matin) pour avoir reproduit l’article incriminé par solidarité pour leur confrère arbitrairement emprisonné…

Après une semaine de mobilisation de l’ensemble de la presse nationale et internationale, des associations de défense des droits et des libertés, le régime lâche du lest et libère ses « prisonniers », le 26 juin.

Une année après, demeure notre conviction commune de victimes du règlement de compte politique et de la répression aveugle d’un pouvoir en déficit de crédibilité et à la légitimité ternie par la fraude et les magouilles électorales :

-Notre tort a été d’avoir choisi de ne point hurler avec les loups, d’être du lot de ces hommes et femmes de presse qui pactisent avec l’indépendance et l’objectivité en refusant toute compromission et d’être un des multiples relais du Palais.

-Ce qui nous vaut notre incarcération, par-delà, nos lignes rédactionnelles respectives, c’est notre commun dénominateur à savoir des journaux qui n’étaient pas affidés à la campagne du président-candidat à sa propre succession. Mais plus, les journaux qui ont dénoncé le processus électoral frauduleux qui a abouti à la réélection du président ATT.

-Ce n’est ni pour l’article « lycée Nanaïssa Santara : la maîtresse du président de la République », ni ce qu’on a voulu en tirer au plan judiciaire (outrage au chef de l’Etat) qui contraint le Procureur Sombé Théra à « s’auto-saisir », mais bien la volonté vindicative du Palais de « donner une leçon » à ceux qui refusent de soutenir et d’applaudir en espérant leur rabattre le caquet.

Notre arrestation et notre emprisonnement au-delà de cette volonté et de cette ambition de faire l’unanimité à défaut en imposer à tout le monde, procèdent également d’une délectation peu grégaire constante dans le parcours de l’Homme qui nous dirige de punir et d’humilier.

Sinon pourquoi a-t-on besoin de centaines de policiers, de motards, de sirènes et gyrophares pour conduire et garder de pauvres journalistes en prison ? Ceux qui ont été condamnés à des crimes contre l’humanité et ceux qui ont à coups de milliards sucé le sang de notre peuple ont-ils eu tant de dispositifs policiers pour être conduits en prison ?

Il fallait faire de nous des exemples, et restait peu qu’on nous enchaîna et menotta pour nous exhiber comme des criminels de bas étages qu’on envoie au bagne.

Ainsi s’annonce et s’explique notre stratégie de défense : le silence stoïque face à l’arbitraire et l’injustice. En effet, le choix de la procédure de l’article 115 du Code pénal reste révélateur et se lit, en tout cas de notre point de vue, comme une option clairement politique voire politicienne du Parquet que comme une possibilité juridique en matière de poursuite contre un journaliste sur un écrit publié dans un journal.

Nul n’a besoin d’être un bon diplômé d’une Faculté de Droit pour savoir qu’en l’espèce c’est la législation spéciale (la loi portant régime de presse et délit de presse) qui prime sur le Code pénal et qui s’applique. Mais contre le Droit, le bon sens le Procureur Sombé Théra a été obligé de poursuivre sur la base de ce qui lui était instruit par « auto-saisine ».

Qu’est-ce que Sombé Théra le « BON PROCUREUR » a-t-il pour sa défense lorsqu’il accepte d’inculper et d’emprisonner quatre (4) directeurs de publication pour avoir publié l’article « lycée Nanaïssa Santara : la maîtresse du Président de la République » par solidarité pour leur frère emprisonné et décidé de s’abstenir d’enclencher l’action publique contre un directeur de publication qui a reproduit par solidarité le même papier pour la même cause ? Quatre Dirpub suffisent-ils à Sombé de punir et de réparer outrage au Chef de l’Etat, de « laver l’affront », l’honneur et la dignité du président comme il l’a dit en substance dans son réquisitoire ?

Un an après notre emprisonnement, on ne peut s’empêcher de demander où en est cette justice si prompte si serviable à arrêter manu militari les journalistes et à les jeter en prison, avec l’arrestation des criminels à col blanc, les délinquants financiers, les corrompus, les magouilleurs et les jongleurs avec les centaines de milliards de nos francs happés et mis en évidence dans le rapport du vérificateur général.

Pas suffisamment de preuves pour poursuivre… Parole de bon procureur !
Qu’à cela ne tienne.

Le légaliste Parquet va-t-il laisser impuni les crimes de mutinerie, de désertion, de destructions de bâtiments et matériels militaires, d’atteinte à la sécurité intérieure, à l’unité nationale et à l’intégrité du territoire en bandes armées et au moyen de la force ? Nulle illusion de notre part, le Ministère public partisan de la paix, fermera les yeux sur les troubles à l’ordre public (pose des mines, enlèvements et séquestrations de soldats maliens en mission commandée) et les oreilles sur toutes déclarations incendiaires des bandits armés et des narcotrafiquants.

Un an après cette épreuve inutile, notre détermination demeure, intacte et inflexible : une presse professionnelle, indépendante et objective. Nulle rancœur, nul ressentiment à l’égard de quiconque seulement un fort sentiment d’injustice et de lâchage.

En effet, le dernier rempart du citoyen contre l’arbitraire reste la loi. Si ceux qui sont les vigiles de l’application de cette loi choisissent de se liguer contre la liberté, d’opinion et d’expression, et servir de bras séculier pour le régime dans sa folle et aveugle répression contre « son opposition », ceux qui ont opté de penser autrement, la République s’en trouve exposé et fragilisé dans ses principales fondations.

Parce qu’il n’y a pas de petite injustice, il ne saurait y avoir petite confiscation de la liberté. Soit nous sommes dans un pays de liberté qui offre des garanties de justice à tous ses citoyens, soit nous vivons sous le président ATT et qu’on y considère comme crime de lèse-majesté toute divergence d’opinion, de choix rédactionnelle qui n’encense pas le Prince du jour.

Nous osons encore que sommes encore dans une démocratie conquise de haute lutte, que malgré notre choix criminel de n’être pas du lot des affidés et relais du Palais, nous (Mahamane Hamèye Cissé, Birama Fall, Alexis Kalambry, Seydina Oumar Diarra, Sambi Touré) sommes des citoyens maliens que la République doit justice.

Autant hier, nous avons refusé la compromission et l’abdication que certains de bonne foi, peut-être, avaient suggéré pour nous sortir de prison (de plates excuses, un engagement à être désormais de bons journalistes qui soutiennent et défendent le président ATT et son régime…), parce que nous n’avons pas le sentiment d’avoir failli dans notre travail suivant les principes et valeurs de notre profession (le jugement de nos pairs en faisant foi à travers les déclarations publiées par les confrères maliens et à travers le monde, autant aujourd’hui nous refusons de marchander le jugement de notre dossier en appel).

Par conviction que nous avons subi une injustice sans nom et respect pour l’image, même fort écorné, de notre pays, mais aussi et surtout pour nos lecteurs, nos confrères d’ici et d’ailleurs, tous les patriotes et démocrates épris de liberté et de justice qui se sont mobilisés pour notre cause.

A l’occasion du premier anniversaire de l’affaire de la Maîtresse du président, à tous nous disons un grand merci et pour tous nous n’avons pas le devoir d’éteindre la flamme de l’espoir, de liberté et de justice dans l’attente d’un procès en appel, que nous osons espérer pour bientôt, public, libre, juste et équitable tout en ayant une pensée confraternelle pour Moussa Kaka et tous les journalistes derrière les barreaux en Afrique et à travers le monde.


Echos du

17 Juin 2008