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Malgré l’absence de preuves palpables, la Cour a assis sa conviction sur des faisceaux d’indices provenant de coïncidences troublantes en retenant dans les liens de la culpabilité Daouda Yattara dit « Satan » et son co-accusé Modibo Kéïta dit Van coupables pour les faits d’assassinat. Récit d’un procès inédit désormais inscrit en lettres d’or dans les annales de la Cour d’assises de Bamako.

Le jeudi 5 juillet 2004, la Cour d’assises de Bamako sise Banankabougou a refusé du monde. Le public l’avait pris d’assaut très tôt le matin afin d’assister au procès du très célèbre thaumaturge, l’enfant terrible de Markala, Daouda Yattara dit « Satan« . Du jamais vu dans l’histoire de la Cour d’assises de Bamako. Face à la situation, les mesures sécuritaires ont été renforcées avec l’envoi de trois groupes de renforts afin d’éviter les débordements de l’assistance.

A 8 heures 30 précises, l’accusé Daouda Yattara fait son entrée dans la vaste cour de la Cour d’assises sous des tonnerres d’applaudissements et des slogans comme « Yattara, l’homme fort« . C’est à 9 heures précises que la Cour a fait son apparition avec à sa tête Zoumana Cissé et Mouusa Bagayogo sur le banc du ministère public.

Appelés à comparaître Daouda Yattara et son co-accusé Mobido Kéïta dit Van, habillés tous en tenue traditionnelle, ont répondu présents. Pour les faits qui leur sont reprochés, nous sommes dans la nuit du 30 mars 2005, aux environs de 20 heures. Mobido Kéïta dit Van arrive sur une moto au domicile de son ami Kassim Camara sis à Djicoroni-Para en commune IV du District de Bamako.

Peu après, celui-ci ressort, accompagné de Van. Ils s’engouffrent dans le véhicule de Kassim vers une destination inconnue laissant devant la porte la moto de Van. Celui-ci ne reviendra seul chercher sa moto qu’aux environs de minuit. Quant à Kassim, il ne retournera pas à la maison pour y passer la nuit comme d’habitude. Inquiète, la famille entame les recherches le lendemain 31 mars. Elle retrouva le véhicule de Kassim au pied d’un baobab dans la zone aéroportuaire commune VI du District de Bamako. Mais, sans trace de Kassim.

Le 1er avril, un appel téléphonique provenant d’une dame nommée Aïcha sans autres précisions informa les parents de Kassim que ce dernier serait victime d’un assassinat de la part de Daouda Yattara et que les faits se seraient passés non loin du domicile de celui-ci et que ceux-ci pour d’amples informations pouvaient s’adresser à Modibo Kéïta dit Van. Ce dernier aussitôt recherché par les parents de Kassim fut retrouvé au domicile de Daouda Yattara.

Interrogés, les deux supposés complices n’ont pu donner de précision sur la destination de Kassim. Le 8 avril 2005, le corps sans vie de Kassim Camara fut découvert sur les berges du fleuve Niger. Après examen médical, il fut établi qu’il est mort à la suite d’un traumatisme dû aux violences perpétrées sur lui.

Des témoignages légers

A l’interrogatoire Daouda Yattara aussi bien que Modibo Kéïta ont nié les faits malgré les témoignages des témoins comme Salif Cissé et Drissa Doumbia qui ont soutenu avoir vu Daouda Yattara et certains de ses disciples en train d’infliger des corrections à un individu qui pourrait être Kassim Camara.

A la barre, les accusés ont également nié les faits. Daouda Yattara a fait savoir à la Cour que la personne qu’il tentait de corriger était une de ses disciples qui détournait l’argent de ses clients sans pour autant les satisfaire. « Je ne suis pas un musulman, mais je crois en Dieu. J’ai connu Kassim à travers Van. Ils venaient me voir pour des petits besoins. Il n’y avait pas de raison que j’attente à sa vie » a soutenu le « Satan« .

Quant à Van, il a reconnu avoir été avec Kassim jusqu’à 22 heures où ils se sont quittés après que ce dernier ait pris du carburant à la station totale à Lafiabougou et promis de l’appeler. Les deux accusés sont restés constants tout au long de l’interrogatoire qui a duré près de quatre heures de temps. Mais, auparavant l’audience avait été interrompue de quelques minutes à 9 h 40 mn à cause des bousculades de la foule à l’extérieur.

« Satan victime de sa vantardise et d’un complot des islamistes »

Ensuite, ce fut le tour des témoignages de cinq personnes : Lassine Coulibaly, Salif Cissé, Issa Doumbia, Yama Diarra et Niagalé Diawara. Parmi ces témoignages, seul celui du premier, Lassine Coulibaly a été compromettant pour Daouda Yattara. Car, il a affirmé avoir vu quelqu’un avec Daouda Yattara la nuit du supposé crime qui avait la même tenue que Kassim quand il fut retrouvé mort.

Le père et un frère de la victime ont également comparu à la barre pour donner des éclaircissements. Les deux ont indiqué que Daouda Yattara les a bien aidés dans la recherche de Kassim et qu’il a même proposé deux millions de F CFA et une Mercedes 190 au père. « Un comportement qui laisse apparaître des doutes concernant l’implication de Daouda Yattara dans le crime » a indiqué l’avocat de la partie civile Tiécoro Konaré.

Celui-ci a indiqué qu’au-delà de la dénégation systématique apparaissent des certitudes qui sont dues aux fait que Van était la dernière personne à voir la victime, que Daouda Yattara se trouvait être en train de corriger une personne et que Kassim n’est plus revenu à la maison. Ainsi, il a fait la corrélation entre ces certitudes, qui selon lui, ne sont pas fortuites, avant de porter un doigt accusateur sur les prévenus.

Le ministère public représenté par le substitut du procureur général, Moussa Bagayogo, en soutenant l’accusation a souligné que « Daouda Yattara était l’équivalent de la terreur« . Avant de bondir dans le même sens que la partie civile en se demandant « pourquoi le Satan s’est mis à la tête des opérations de recherche tout en proposant deux millions de F CFA et une Mercedes 190 au père de la victime afin de payer son silence ?« . De son avis, « malgré le fait que l’on se retrouve devant un procès de rupture, les choses apparaissaient clairement indiquant la culpabilité des accusés. Il y a des coïncidences qui constituent des charges« .

Le bouillant parquettier est arrivé même à soutenir qu’il y a eu assassinat avec préméditation et guet-apens, deux circonstances aggravantes. Naturellement, il a demandé qu’il plaise à la Cour de retenir les accusés dans les liens de la culpabilité. « Le discours du ministère public est juridiquement inconsistant. Il n’a pas apporté la preuve selon laquelle nos clients seraient les auteurs de l’assassinat reproché à eux. Il n’y a que des suppositions, des conjonctures.
Et avec celles-ci, on ne va pas condamner nos clients
 » a martelé Me Alassane Diop qui assurait la défense des accusés au même titre que Mes Alou Diarra, Waly Diawara, Gaoussou Diakié et Patrice Vincent Diarra. Ensuite Me Diop a fait un tour d’horizon sur la personnalité de la victime qui était un bandit de grand chemin tombé certainement dans les filets de la pègre bamakoise.

Selon Me Alassane Diop « Daouda Yattara est un bon samaritain qui assume son choix. Ici, Monsieur le président, Mesdames et Messieurs les membres de la Cour, ici, on ne juge pas un homme, mais les faits et dans ce dossier, vous ne pouvez pas rentrer en condamnation contre nos clients car il n’y a pas de preuve». Avant d’ajouter que son client a été victime de sa vantardise et d’une machination de la part de certains islamistes. « La culpabilité des accusés n’a pas été établie » renchérit de son côté Me Gaoussou Diakité qui a, au passage, dénoncé les témoignages de Lassine Coulibaly du fait de son manque de précision. Quant à Me Patrice Vincent Diarra, il a soutenu que le « procès est une honte pour la justice malienne« .

De son côté Me Wally Diawara, comme à l’accoutumée s’est attaqué au parquettier et à la partie civile. Selon lui, ces derniers ont divagué faute de preuve palpable avant de dénoncer, à son tour, les insuffisances de l’instruction. « Pourquoi, n’a-t-on pas recherché les auteurs des appels téléphoniques. Il y a eu un complot contre Daouda Yattara« . Enfin pour Me Alou Diarra, « l’affaire ressemble plutôt à une fiction dans la mesure où plusieurs versions ont été soutenues à propos de la mort de Kassim. On parlait d’une fusillade, puis d’une torture et que savons-nous encore« . Aussi-a-t-il soutenu qu’ « il n’y a même pas de mobile dans cette affaire d’assassinat reproché à Daouda Yattara et à Van« .

Les enseignements d’un procès inédit

Dans le secret de sa délibération, la Cour a retenu Daouda Yattara et Modibo Kéïta dit Van dans les liens de la culpabilité en les condamnant chacun à cinq ans de réclusion criminelle. Elle a également assis sa conviction sur des faisceaux d’indices provenant de coïncidences troublantes en défaveur des accusés. En plus des cinq ans de prison ferme, elle a infligé aux coupables, le paiement du franc symbolique à la demande de la partie civile et a ordonné la main levée sur les voitures de la victime et de Daouda Yattara qui se trouvaient sous scellé au tribunal de première instance de la commune IV du District de Bamako.

A analyser de façon minutieuse le verdict, l’on se rend compte que malgré que les accusés ont été retenus coupables des faits d’assassinat avec préméditation et guet-apens, deux circonstances aggravantes, ils ont paradoxalement bénéficié de large circonstances atténuantes. Ainsi, en lieu et place de la peine capitale c’est-à-dire la peine de mort ou la perpétuité c’est-à-dire la prison à vie, les accusés se sont retrouvés avec seulement cinq petites années de prison sur lesquelles ils ont déjà purgé deux ans et trois mois avec la détention préventive.

Au regard du dossier, c’était le quitte ou double pour Daouda Yattara et son co-accusé Modibo Kéïta dit Van, c’est-à-dire l’acquittement pur et simple ou la peine de mort. Au finish ça n’a été ni l’un ni l’autre. Le contexte social aura certainement beaucoup pesé dans ce procès pour que les esprits puissent se calmer.

Alassane DIARRA

09 juillet 2007.