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“Projeter le Mali sur la liste des nations les plus civilisées du monde”. Tel semble être l’objectif recherché par le gouvernement malien, à travers le nouveau Code de la famille et des personnes, à en croire le ministre de la Justice, M. Maharafa Traoré. Ces propos, ou du moins, cette ambition, qui jure avec les révélations faites par certains députés, mettent en exergue toutes les manipulations et autres combines qui avaient prévalu à l’adoption des nouveaux textes de ce Code par l’Assemblée nationale.

En effet, cela fait des années que le gouvernement malien est pressé par les bailleurs de fonds pour que se réalise ce que M. Dioncounda Traoré et ses collègues parlementaires ont accompli dans la nuit du lundi 3 au mardi 4 Août, et cela, après des débats houleux qui ont duré plus de dix heures d’horloge.

C’est que le coup en valait la peine, en tout cas, aux dires de certains observateurs qui pensent que le gouvernement n’a pas lésiné sur les moyens pour qu’il en soit ainsi. Et la manière dont l’Etat s’est enfin décidé à verser leurs indemnités aux députés interdit toute autre version. Malgré tout, une question de fond demeure : les députés ont-ils, oui ou non, perçu des sous pour voter le nouveau Code de la famille et des personnes ?…

Dans tous les cas, le fait qu’un député de l’Opposition, très connu pour ses prises de position et ses critiques acerbes contre le régime, soit allé jusqu’à déclare “Si je dois quitter l’Opposition pour rallier la Majorité, c’est sur ce Code…” peut paraître un peu troublant. Après tout, s’il est vrai que chez les députés, la “raison du ventre” a pris le pas sur la raison authentique, cela n’engage qu’eux.

En fait, ce qui nous préoccupe ici, c’est plutôt ce qui a été qualifié de “petitesse d’esprit” venant du ministre Maharafa Traoré, lui qui a été chargé, par le gouvernement, de diligenter le vote du fameux Code de la famille et des personnes à l’Assemblée nationale.

Pour le chef du département de la Justice et garde des Sceaux (qui, dit-on, fait aujourd’hui partie des ministres les plus controversés du gouvernement Modibo Sidibé), le nouveau Code de la famille et des personnes mettra le Mali au diapason des nations civilisées. De quoi faire se retourner dans sa tombe d’un certain savant chercheur sénégalais nommé Cheick Anta Diop. De quoi pousser également à demander, au ministre Maharafa Traoré, la signification de la civilisation et d’une nation civilisée ?

Des avis divers

Ces propos, que bien des Maliens ont, au demeurant, trouvés aussi déplacés qu’insultants, donnent parfaitement raison à ceux qui pensent que ce sont plutôt les intellectuels africains qui obstruent la marche de l’Afrique vers le progrès. Sinon, un pays civilisé (enfin, à notre entendement) est un pays qui a conscience de ses valeurs, ses us et coutumes, et qui s’en vente avec dignité, et même orgueil et fierté. Aussi, un pays qui se moque de cette dignité est condamné à vivre dans la servitude.

Et d’autres citoyens, de fustiger l’adoption du dit Code, arguments à l’appui. En effet, selon eux, bafouer l’autorité maritale ; donner le droit à la femme de tenir tête à son mari ; la possibilité, pour un enfant naturel, de bénéficier de l’héritage au même titre que des enfants légitimes (nés dans le mariage)… sont, autant de dispositions du nouveau Code de la famille qui risquent de conduire notre société tout droit à la perdition, voire à la perversion.

Aussi, faut-il désormais craindre le pire, dans la mesure où, de par l’adoption de ce Code, bien des membres de la communauté musulmane (forte de plus 80% de la population malienne) se sont tout simplement sentis méprisés, et par l’Etat malien, et par les représentants du peuple, et tout cela, pour faire tout simplement plaisir à des bailleurs de fonds qui ignorent tout des réalités socioculturelles maliennes ?…

Et les plus extrémistes en la matière, de soutenir qu’il n’y a plus d’espoir pour les Maliens, lorsque leur propre Etat se montre “cupide au point de bouleverser l’ordre social établi depuis des temps immémoriaux”

Selon eux, c’est la preuve également que nombre de dirigeants africains ne sont que de “petits exécutants au service d’un capitalisme sauvage, des petits exécutants qui ont la trouille de se voir sevrés de rétributions financières qui leur servent d’abreuvoirs”.

La preuve enfin (toujours de leur points de vue) que “nombre d’entre eux manquent de courage au point de vendre leurs peuple aux diables”. Et “qu’après le nouveau Code de la famille, ce sera sûrement le tour de la loi sur l’abolition de la peine de mort, ou celle autorisant le mariage homosexuel“…

D’autres réalités sociales

Quel qu’il en soit, le Code de la famille et des personnes reste un sujet si cher aux femmes qu’elles n’ont cessé de se battre bec et ongles pour son adoption à l’Assemblée nationale et pour sa concrétisation au sein de la société malienne. Ledit Code vient donc d’être adopté presque à l’unanimité, hormis 5 Contre et 4 abstentions. Mais l’autre dure réalité, sinon la “mauvaise face du dé”, consiste à présent à l’appliquer valablement.

En effet, si l’adoption d’un texte ou d’un projet de loi à l’Hémicycle est chose aisée (pourrait-on dire), faire accepter et appliquer ce texte ou ce projet par les citoyens reste la bataille la plus dure à gagner. Pour la bonne raison que chaque texte ou projet de loi est différemment perçu et selon son impact au sein de la société, et selon les différentes sensibilités des citoyens. Et lorsqu’il s’agit de Code de la famille et des personnes, cet impact et ces sensibilités n’en prennent encore que plus de pertinence.

En fait, depuis que l’adoption de ce Code a été évoqué pour la première fois, une frange importante de citoyens n’ont plus cessé de manifester leur désapprobation, voire leur attitude outrée ou leur colère. Ce qu’ils craignent par-dessus tout (en dépit des dénégations rassurantes des femmes et des féministes), c’est qu’ils ne soient (définitivement peut-être) dépossédés de leurs statuts sociaux, ou tout simplement “diminués” (ou se sentir comme tels) par les femmes (les épouses) sur le plan de leurs prérogatives familiales.

Mais peut-on vraiment leur en vouloir, quand on sait que, de par ses divers aspects, ce Code remet en question beaucoup de notions qui, jusque-là, ont toujours été soit occultés, soit régies par des lois et habitudes traditionnelles, sinon ancestrales ou séculaires? Des questions (entre autres) de dot, de légitimité des enfants, d’héritage et de succession, de reconnaissance ou non du mariage religieux, etc.

C’est dire enfin qu’avant que ce Code soit effectivement et efficacement appliqué au sein de notre société, bien des lustres pénibles se seront passés, et bien des eaux “sales et houleuses” auront coulé sous les ponts.

Soir de Bamako

Adama S. DIALLO

07 Août 2009.