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La crise au nord a changé les regards sur la prochaine élection présidentielle où certains n’hésitent pas à proposer un report du scrutin compte tenu de la violence des combats et l’ampleur de la population déplacée. Que pense la société civile malienne ? Le président du forum des organisations de la société civile (OSC), Adama Diakité, nous livre sa vision des choses dans l’interview qui suit.

Afribone : La crise du nord a presque renversé les regards sur les prochaines élections générales de 2012 où certains n’hésitent pas à exprimer le vœu de la révision du calendrier électoral. Quel est votre regard sur cette question ?

jpg_fil.jpg Adama Diakité : Je remercie Afribone pour nous avoir approchés à deux reprises sur une question d’intérêt national. Il est vrai, la crise du nord est devenue une réalité qui prime sur tout mais c’est un devoir régalien d’organiser des élections libres et transparentes. Cette charge relève d’une autorité publique. La population malienne en toute liberté et en toute quiétude doit participer pleinement aux élections présidentielles et législatives qui vont se tenir.

Les autorités doivent prendre des mesures pour qu’au moment des élections, la population ait une conscience libre dans un environnement libre et bien dégarni de toute autre préoccupation. Cela constitue notre regard mais n’en demeure pas que la crise du nord est une réalité. Ce n’est pas à nous de demander un report. Il y a des voix plus autorisées pour le dire. Dans tous les cas, il revient aux autorités de prendre toutes les dispositions pour que les élections se tiennent. Et que les gens soient informés à temps sur ce qui se passe.

Quelques localités du nord du pays sont sous état de siège. Est-ce que cette occupation peut influencer un éventuel report ?

Comme je l’ai dit, il appartient à certaines structures de faire en sorte que les populations soient tranquilles d’esprit sur place. Que ces structures s’assument. Ce qu’on entend présentement, c’est qu’à peu près cents mille (100 000) maliens se sont déplacés. D’ici les élections, qui et qui vont se déplacer encore ? Qui et qui vont revenir ? Je n’en sais pas trop. Ceux qui ont la tâche d’assurer la sécurité des personnes et des biens, le retour des personnes, doivent s’assumer.

Est-ce que votre engagement contre la nouvelle constitution peut influencer votre décision en vous amenant à demander un report de toutes les élections ?

Notre position est toujours la même par rapport à la réforme constitutionnelle. Elle n’a pas lieu d’être. Nous sommes confortés dans notre position par l’article 118 de la constitution qui dit qu’un processus de référendum ne peut pas être poursuivi s’il y a une situation de guerre. Telle est le cas par rapport à la réforme. Aller contre cela, c’est aller contre la constitution. Ce qui est impardonnable.

Tellement qu’on est habitué à prendre des premiers ministres hors du fait majoritaire, on veut institutionnaliser cela. Nous cherchons à donner tous les pouvoirs au président de la République alors que le roi du Maroc s’en décharge. Ce n’est pas une avancée. Si on nous écoutait, on aurait évité de telles choses.

Les maliens ne savent même pas comment faire la différence entre les deux types de vote. D’un côté, il y a un référendum pour un OUI ou NON ; de l’autre, il y a une élection avec des photos de tous les candidats. Tout cela est compliqué pour le pauvre malien qui n’aime même pas voter parce que quelque part il y a une déception.

Êtes-vous optimiste de la tenue des élections ?

Vous posez cette question à quelqu’un qui est naturellement optimiste. Certes, ce n’est pas un optimisme démesuré. J’ose croire qu’il y a encore des responsables qui vont s’assumer pleinement. Le drame est que le déficit d’information est toujours source de conflit. Hors, il y a un déficit d’information extraordinaire autour de certaines grandes situations dans notre pays.

Lesquelles par exemple ?

Telle que la crise du nord. S’il n’y a pas d’information à temps, les rumeurs prennent la place. Et des gens, pour des raisons propres à eux, amplifient les rumeurs ou essaient de minimiser l’impact des rumeurs. Mieux, il faut gérer ce problème de façon très inclusif. Tous les acteurs doivent être appelés pour discuter franchement de ce qu’on doit faire. Dans le monde actuel, on ne peut pas faire obstruction à l’information. Nos autorités ont intérêt à donner les informations claires et nettes.

Il y a un autre aspect sur lequel le forum des OSC a insisté. C’est de faire un audit très crédible de tous les projets qui ont été réalisés ou qui semblent être réalisés au nord [Ndlr : PIDRN, PSPSDN, PDRN, PDRK, ADN, etc.]. Il y a un doute autour de la réalisation de ces projets. Il est incompréhensible que tous ces projets soient réalisés au nord et qu’on parle encore de problème de développement. Que l’on fasse un audit. Et là, je lance un appel aux partenaires techniques et financiers.

C’est l’argent du contribuable malien mais aussi leur argent qui sont insufflés dans ces projets. L’Etat a un devoir de redevabilité. Ceux qui ont géré ces projets sont encore là ; les populations aussi sont encore là. Comment comprendre qu’on dise que le nord n’est pas développé alors que beaucoup de milliards ont été investis pour son développement.

Le doute est scientifique. Nous doutons. Faisons donc un audit et rendons compte. Nous demandons vivement cet audit et que les partenaires techniques et financiers soient avec nous pour ce combat. Parce que c’est aussi l’argent de leurs contribuables. Ils n’ont pas le droit de laisser faire. Ils ont un droit de regard.

Des mouvements semblent s’inscrire dans la dynamique d’une demande de report des élections. Si d’aventure, ce scénario devrait se réaliser, quelle forme de transition pouvez-vous proposer ?

Quelque soit ce qu’on va faire dans ce pays, faisons tout pour que les différentes couches représentatives de la population participe au débat. Ensemble, nous déciderons la forme à appliquer, si jamais, je le précise, il doit y avoir transition. Dans ce contexte, le sentiment de réussite sera partagé par tout le monde. On ne le souhaite pas, s’il y a un échec, le sentiment sera aussi partagé par tout le monde et il y aura moins de dégâts.

Il y a des responsables qui ont le devoir de proposer des choses et de nous faire tous participer à un débat contradictoire pour une solution finale. En tout cas, il ne faut pas prendre le développement du nord de façon isolée. Il faut toujours prendre le développement du pays de façon globale. Quand vous demandez au pauvre habitant de Kayes, il va dire que je vis dans mille et une difficultés. Beaucoup de populations souffrent au Mali. Il faut donc traiter le problème de façon globale. Ce qui est fait ailleurs, il faut l’évaluer et proposer des alternatives pour avancer et informer tout le monde à temps.

Et votre mot de la fin ?

Je souhaite que ceux qui se sont égarés prennent conscience que le Mali est un et indivisible. Les populations tamashek, arabes et assimilés qui vivent parmi nous sont innocentes. Ce sont nos frères et sœurs qui partagent les mêmes joies et les mêmes peines que nous.

On ne doit pas s’en prendre à ces braves hommes et femmes. Qu’on les accueille comme on a toujours l’habitude de le faire. Que chacun prie pour qu’il y ait une paix éternelle dans notre pays.

Propos recueillis par

Seydou Coulibaly

Le 21 Février 2012

© AFRIBONE