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Incarnation même de l’Espoir sénégalais en mars 2000 Me Abdoulaye Wade est devenu le cauchemar de toute une nation.
Abdoulaye Wade était l’icône de l’opposition africaine, le héraut de l’alternative républicaine et démocratique. Partout sur le continent, le crâne chauve et le regard malicieux de cet avocat, économiste, mathématicien, etc. était devenu le symbole de la lutte légale et légitime pour le changement.

Par la voie des urnes. Et, enfin, en mars 2000, ce que les oiseaux de mauvais augure et les opportunistes disaient impossible est devenu réalité : un président en exercice (en l’occurrence Abdou Diouf) a eu la décence, la hauteur morale et le mérite de reconnaître publiquement sa défaite, de féliciter son tombeur avant de lui remettre les armoiries de la République. Les Sénégalais qui, de Tamba à Dakar, de Saint-Louis à Ziguinchor avaient crié « Sopi » obtenaient enfin le changement. « Laye Diombor » (Abdoulaye, le lièvre), surnom donné par Senghor, devenait président. Sans verser le sang de ses compatriotes. Sans marcher sur des cadavres. Sans faire un coup d’Etat. Un véritable miracle.

Les Sénégalais avaient des attentes immenses envers celui qui s’est autoproclamé « président le plus diplômé du monde ». Cependant, force est de reconnaître aujourd’hui que le sauveur est devenu l’émule de Néron. Le régime du Parti démocratique sénégalais (PDS) est en train de couler le Sénégal par la mauvaise gestion, la corruption et le détournement de fonds publics qui ont atteint des sommets jamais imaginés dans ce pays et surtout par un aveuglement quasi-suicidaire à combattre toute idée discordante.

En arrivant au pouvoir, Wade était le chef de file d’une coalition qui n’avait comme seul but que le renvoi du Parti socialiste d’Abdou Diouf. Ce groupe hétéroclite qui partait des libéraux purs et durs aux marxistes poivre et sel a tôt fait de voler en éclats dès les premiers mois de la cohabitation. Comme la gloire, le pouvoir ne se partage pas. Wade voulait devenir le seul maître du Sénégal. Encore là, nous étions dans une lutte politique légitime et civilisée.

Toutefois, la dérive ne tardera pas. Elle commencera surtout par l’agression sauvage (au marteau, s’il vous plaît !) du jeune opposant Talla Sylla, un ancien dirigeant du syndicat étudiant de l’Université Cheikh Anta Diop et fervent ex-supporter du célèbre Fantomas de l’avenue Roume. Laissé pour mort, Talla ne devra la vie qu’au miracle de la médecine moderne. A ce jour, la justice n’a puni personne pour ce crime. Ensuite, le régime du PDS a procédé au vote d’une loi d’amnistie qui en disait long sur ses accointances avec certains milieux, notamment la libération et l’indemnisation scandaleuse des trois assassins de Me Babacar Seye, vice-président du Conseil constitutionnel en 1993.


Dérive monarchique

Enivré par le pouvoir, grisé par les courbettes et les flatteries des béni-oui-oui et yesmen qui l’encerclent, Abdoulaye Wade proclame fièrement : « Je n’ai pas d’opposants au Sénégal. Mes seuls opposants sont les journalistes de la presse privée ». Au passage, précisons qu’il a fait de la radio télévision publique, la RTS, une sinistre copie de Télé Pyongyang, une caisse qui ne reproduit que les échos du prince. Pour Me Wade cependant, la critique de la seule presse privée en est déjà une de trop. D’autant plus que son entourage est densément peuplé d’ex-loubards, de délinquants repentis que l’on appelait « calots bleus », des individus dont l’animalité caractérielle a dépassé les bornes du supportable.

L’actuel ministre des Transports aériens, Farba Senghor, un individu à qui on ne confierait pas un débit de boisson dans un pays sérieux, est un exemple parfait de ces énergumènes qui croient que critiquer le chef est un crime. Aveuglé par la richesse instantanée, les avantages matériels et le prestige qu’offre la proximité du président, incapables encore de réaliser qu’ils ont quitté le monde de la misère quotidienne et de la débrouille, terrifiés à l’idée de retomber dans l’infamie de l’anonymat, ces hommes qui n’ont pas hérité un poulailler de leurs géniteurs ont convaincu le président de régler les comptes à la presse indocile.

La tactique est aussi vieille que l’humanité : quand on ne peut rien contre le message, on empale le messager. Alors, les menaces pleuvent sur les journalistes avec, à la clé, des embastillements. Madiambal Diagne, directeur du Quotidien est passé par là, suivi d’autres non moins célèbres. Les convocations à la Division des investigations criminelles (un corps d’élite qui faisait la fierté de la police sénégalaise, devenu aujourd’hui une mini-Gestapo tropicale).

Les avertissements de contrôle fiscal ont suivi. Mais, puisque la presse rebelle refusait toujours de faire acte de contrition, les agressions ont commencé. Des policiers en service n’hésitent plus à tabasser en plein jour et publiquement des journalistes qui ont osé défier le mot d’ordre de soumission. Un ministre a dit devant témoin : « Il faut casser la plume de Latif Coulibaly », le directeur d’une école de journalisme et écrivain célèbre du pays de la Téranga.

La presse sénégalaise n’est certes pas exempte de reproches. Comme partout ailleurs en Afrique, elle est envahie par une bande de mercenaires sans éthique, uniquement motivés par l’appât du gain facile et la carte de presse qu’ils croient dotée de vertus immunisantes. Mais le régime lui-même a participé à cette baisse générale de niveau pour un pays dont la presse était la meilleure d’Afrique francophone.

Le Palais a offert des dizaines de millions à des « intellectuels » paumés, voire à des vagabonds pour créer des « journaux » uniquement destinés à insulter, vilipender, traîner dans la boue infecte de la diffamation des opposants dont le seul tort est de refuser de faire les courbettes à celui qui se dit descendant d’une famille royale.

La société civile sénégalaise qui se bat courageusement pour stopper cette dérive monarchique mérite le soutien. Sinon, demain, il sera trop tard pour dire « Je ne le savais pas… »


Ousmane Sow

26 Août 2008