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Abdoul Karim Camara dit Cabral est né le 2 juillet 1955. Il a été le dernier secrétaire général de l’Union nationale des élèves et étudiants du Mali (UNEEM). Nos démarches auprès de certains interlocuteurs pour en savoir plus sur la vie d’Abdoul Karim Camara ayant été vaines, nous nous sommes rabattus sur les témoignages du Dr. Modibo Bah Koné du BC/Amsuneem Bamako. Voici son témoignage.

« Extraordinairement réaliste, plein de maturité et de courage pour son âge et sa situation personnelle (nous étions en dernière année de l’EN Sup et chacun d’entre nous rêvait légitimement à ses premiers salaires de jeune fonctionnaire intégré automatiquement dans la fonction publique), je me souviendrai toujours de ce 15 janvier 1980, au balcon de notre chambre d’internat à l’EN Sup… au cours du nième « repli tactique » de l’UNEEM qu’il ne dirigeait pas encore, après la fameuse marche sur l’état-major le 17 décembre 1979.

Nous causions sur les incorporations forcées de responsables de l’UNEEM, d’autres s’étant constitués prisonniers sous les drapeaux spontanément à l’appel des autorités malgré le fait que le bureau de coordination n’a jamais accepté de prendre une telle décision. Il me disait : Koné, il faut approfondir l’analyse sur la stratégie, le régime a été tellement secoué, est tellement aux abois que la prochaine fois c’est la mort pour nous si on nous arrêtait. Ainsi cela nous poussait au recentrage des débats au sein de l’ADEENSUP que Cabral voulait toujours bien voir jouer son rôle de pivot de l’UNEEM.

C’est donc conscient de toutes les menaces précises et dangereuses qui pesaient sur les responsables que Cabral a pris la tête du bureau de coordination au cours du congrès de février, tenu dans la clandestinité. Hélas ! Cabral devait disparaître un mois jour pour jour… 28 ans après, je reste sous le coup de ce courage, que lui-même ne considérait jamais suicidaire : puisque les camarades me font confiance, j’irai jusqu’au bout, disait-il.

Cabral fut un révolutionnaire modéré et modeste, contre toute forme de « jusqu’au-boutisme », très équilibré, toujours prompt à jouer le rôle de conciliateur dans les débats. Il souhaitait toujours partager ses points de vue n’essayant jamais d’imposer ses convictions aux autres. Pourtant nous sentions bien en classe qu’il n’était pas tout à fait un étudiant comme les autres.

Déjà Voronov, notre professeur de sociologie, coopérant soviétique, l’appelait « homme politique de la classe ». Il gardait toute sa modestie, même quand il « séchait » les cours et les exposés (à cause des réunions ou conférences). Il prêtait nos cahiers, recopiait tout ce qui avait pu être fait en son absence. Toujours sympathique et plein de respect pour tout le monde surtout pour les professeurs qui, très tôt, avaient décelé dans ses travaux la conviction et le sérieux.

Déjà en 1977-78, au cours d’histoire des idéologies de feu Bernard Cissoko, l’exposé du groupe de travail de Cabral (de Noumoutié Bagayoko, un autre de nos camarades intègres, mort de la façon que l’on sait…) a été retenu et distribué à toute la classe, un thème qui portait déjà sur « l’image de la femme malienne ».

Un modèle toute d’actualité

Même en aparté, Cabral défendait les femmes qui, a l’en croire, devraient s’instruire, s’instruire toujours pour se libérer véritablement et s’assumer économiquement et socialement.

C’est un devoir militant de dire réellement ce que fut Cabral, ce n’était pas un mythe abstrait, c’était un garçon concret qui nous faisait la morale, à qui nous ne connaissions pas de petite fiancée ou copine mais qui défendait farouchement les femmes ; qui refusait la cigarette et l’alcool malgré toutes les tentations des ouvertures, fermetures de foyers et autres soirées fumeuses des campus de lycéens et d’étudiants.
A chaque fois, Cabral nous remettait les cartes d’invitation à ces soirées dansantes et bien arrosées à l’époque, préférant lui-même rester dans la chambre à l’EN Sup à écouter la musique de l’Ensemble instrumental national ou d’un Kouyaté Sory Kandian.

Pour Abdoul Karim, et il nous le disait chaque fois, un militant c’est quelqu’un qui est sérieux et travailleur en classe. Comme quoi, il ne suffit pas d’être révolutionnaire au-dehors, il faut l’être d’abord et surtout au-dedans. Aucun d’entre nous ne peut nier cela, Cabral a vécu sa conviction même dans les comportements les plus élémentaires. Pourtant beaucoup de militants n’arrivent pas à se libérer encore de ces petites aliénations quotidiennes.

Cabral avait pu se libérer de tout cela. Cela pourrait paraître assez naïf aujourd’hui mais Cabral estimait que nous devrions même nous habiller en révolutionnaires avec la chéchia (d’Amilcar Cabral). Le combat de Cabral était donc un combat de tous les jours pour le sérieux, pour le travail, pour l’effort, pour la promotion de la femme pour la dignité et le nationalisme, contre le tabac, contre l’alcool, contre la vie facile.

Cela, le peuple et la jeunesse du Mali doivent savoir que ce ne fut pas une légende, mais une vie qui s’est réellement illustrée de cette façon et cette vie doit retrouver toute sa lumière pour nous éclairer, maintenant que les modèles importés ont fait la preuve de leur carence, maintenant que les masses déboussolées ne croient plus en rien car tous les combats ont été récupérés par des élites malhonnêtes. Maintenant ou jamais.

Nul d’entre nous n’aura besoin un jour de chanter ou de magnifier Cabral car le mythe repose sur la vérité et a rejoint l’actualité, car notre jeunesse aujourd’hui a besoin de références, de modèles de vie, d’un héros qui soit proche d’elle et qui l’interpelle constamment pour qu’elle se ressaisisse. Espérons que le monument dédié à sa mémoire à Lafiabougou soit une leçon de vie et que Cabral vive éternellement dans notre conscience révolutionnaire, car comme le dit le poète, « on a assassiné l’homme, mais on ne peut pas tuer l’idée ».

Propos recueillis par
Denis Koné

14 Mars 2008.