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Et bien sûr d’autres noms d’anthologie comme Soundioulou Cissoko, Batourou Sekou Kouyaté, Sidiki Diabaté et des titres de toujours : Kedo, Mansane Cissé et autres tubes du vieux fonds guinéo-malien et sénégambien Il ne s’agit pas évidemment ici de proposer un classement. Tous étaient des maestros, tous maîtres d’un air connu, d’une pincée unique, qui firent leur identité, tinrent leurs assauts parfois peu humbles, tout en nourrissant la légende charnue de la boîte à sons dont le Mandé profond reste encore convaincu que seuls les Djinn peuvent en transférer l’art aux humains, à l’issue d’élections invisibles où les candidats se bousculent mais les élus sont rares. Pour un temps seulement, la vie étant ce voyage bref entre la nuque (stock de temps à épuiser) et le front (le temps vécu).

Tant de préambules et de détours sont nécessaires pour parler de la kora et oser s’appesantir sur une seule virtuose de cet art, peut-être même les meilleurs doigts au monde : Toumani Diabaté.

Sept albums connus dont un Grammy Award partagé, en 2005, avec Feu Ali Farka Touré, et puis le plus récent : Boulevard de l’Indépendance, un titre du cru et du terroir, une artère qui résume Bamako, et peut-être une grande partie de l’histoire de notre République de 46 ans. Cet album-ci, pour éviter les formules à l’emporte-pièce, n’est pas celui de la consécration. Car Toumani Diabaté est révélé, connu, respecté et consacré (il a plus de 80 000 références internet).

Mais c’est l’album de la différence, d’avec d’abord la moyenne des artistes africains qui s’expatrient avec la notoriété et les besoins du show-bizz. Toumani Diabaté, lui, est de nos quartiers et de nos bas-fonds, de nos soucis quotidiens et de nos joies occasionnelles. Il vit avec nous et deux fois par semaine, quand il le peut, partage son art, sa passion de la musique avec nous, au Hogon, ou à l’Espace culturel Bouna. Pour une somme modeste, tout le monde peut aller le voir à la tête de son orchestre, même si hélas, il arrive tard sur les lieux, lui l’homme de la nuit profonde. Différence également avec la tendance prononcée à l’égoïsme que l’on note chez les stars. Toumani a mis le pied à l’étrier, il fallait peut être dire le doigt à la corde de plusieurs jeunes artistes, comme on peut s’en apercevoir dans les éloges qui lui sont dressés par les artistes de passage au Hogon, les jours où le hasard fait se rencontrer nouvelles gloires, promesses en herbes et anciennes stars, des légendes vivantes du Super Biton aux volontaires engagés de l’ancienne Socistar en passant par Cheick Tidiane Seck, Mama Draba, Ousmane Kouyaté et d’autres. Ce qui fait de Boulevard de l’Indépendance également l’album de nos complicités rassemblées. Les rats du Hogon se reconnaîtront dans presque tous les titres, sous leurs nombreuses variantes, dépendant ou non de quels instrumentistes ou chanteurs sont là.

Déjà, l’album est cité parmi les meilleures ventes de la Music Word. Une classification qui ne doit pas nous abuser. Parce que Toumani Diabaté a fait, après son escapade occidentale, où il prêté sa kora et sa magie unique à la salsa et au blues du baobab Tajmahal, c’est revenir aux sources et s’y ressourcer. C’est ainsi de Nouvelles Cordes en duo avec un autre monument à surveiller de la Kora (Ballaké Cissoko) ou de Jarabi où la complicité entre la Kora et le ngoni de Bassekou Kouyaté (l’un des meilleurs au monde à cet instrument, sans doute), de In the Heart of the Moon, où l’apothéose est atteinte entre l’art à son sommet et le plaisir de jouer, entre un Ali Farka qui voulait survivre à sa chair périssable et un Toumani Diabaté qui l’aida à vaincre la fatalité.

Mais c’est également ainsi d’albums précédents comme Jeliya et Kaira, en opposition à une grande part de la production trop sophistiquée et aseptisée de Symetric Orchestra au bon vieux temps du triumvirat (par moment lassant) du balafon de Koly, du ngoni de Bassekou, de la kora de Toumani. Le vrai Toumani Diabaté, sans aucun doute l’un des meilleurs au monde dans ce qu’il sait faire, vient de nous être restitué par les Djinns qui l’ont élu maître des cordes. Digne enfant de la vieille terre, il nous réserve encore plus de surprises et d’agréments et fait incontestablement partie de ceux par qui le Mali gagne aujourd’hui. Et ils ne sont pas légion.

Adam Thiam

21 juin 2006