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Après une analyse fine du système éducatif, l’ancien fonctionnaire international et fils d’enseignant, Frédéric Jondot aborde ici la question cruciale de la valorisation de la femme à l’école et dans la vie. Il reconnaît qu’elle est la clé de voûte de l’édifice social, met en relief sa contribution économique et nous invite à l’école de l’Asie, le continent des dragons qui a tout révolutionné…

La femme malienne est multiple laborieuse, et merveilleuse. Par groupes criaillant en files silencieuses ou seules, au marché dans les champs sur le bord des chemins, au fond des concessions, elles sont le Mali éternel, toujours recommencé.

Traditionnelle, la femme malienne marche et travaille de la nuit à la nuit, elle produit grain après grain, elle gagne franc après franc, industrieuse, économe, fourni de la famille, fille, sœur , femme, mère ; vieille, elle inspire confiance et respect. Et quand c’est jour de fête, danse et chant rires et applaudissements, profusion de couleurs éclatantes, la joie, ne dure pas longtemps.


Modernité

Ce sont ces femmes-là que les bailleurs de fonds désignent par « groupe sensibles » et veulent promouvoir. Elles sont une force quotidienne, permanente, usée au jour le jour, exploitée au labeur inexploitée en terme de développement : trois-quarts d’entre elles sont analphabètes. Moderne, la femme malienne ministre médecin, professeur, artiste, secrétaire, vendeuse. Elles ont leur place dans le monde professionnel et elles occupent des postes de responsabilité, mais elles sont si peu nombreuses qu’on cite en exemple les réussites féminines individuelles.

L’écart est immense entre ces femmes modernes et la grande masse des laissées pour compte. C’est pour cela, que le problème de la situation de la femme malienne doit être posé dans la double perspective de l’instauration de l’équité entre les sexes, revendiquée par les associations humanitaires, et de la recherche de la rentabilité sociale et productive poursuivie par les économistes.

L’intérêt grandissant que l’on porte à la protection de l’environnement, la mise en place récente des processus de démocratisation au Mali donnent des raisons supplémentaires et de fortes motivations pour que leur sort soit réexaminé au rang des grandes priorités et non plus seulement comme une rubrique annexée aux problèmes majeurs qui touchent le Mali. Dans l’accumulation des facteurs de crise qui frappent notre pays, le potentiel des femmes offre une capacité neuve pour faire évoluer le monde corrompu des affaires et celui, qui n’est guère meilleur, de la politique des mâles.

Une fois les grands principes solennellement reconnus, les discussions peuvent s’engager et susciter des espoirs de solutions pour faire évoluer le statut des femmes et préparer l’avenir des nouvelles générations. A bordé sous l’angle de l’éducation, le problème des jeunes filles maliennes est simple dans son analyse et dans la recherche des solutions, mais c’est le passage à l’action qui est difficile et qui devrait requérir de solides négociations entre les bailleurs de fonds et le gouvernement.

Faible taux de retour

Le sort des filles d’âge scolaire est lié à celui des garçons qui, actuellement, est à peine plus enviable. S’ils sont nettement plus nombreux à être scolarisés, le résultat, à la sortie, est pratiquement le même, puisque, formés peu ou prou, ils le sont pour rien, les diplômes ne débouchant que rarement sur des emplois. Non scolarisées ou mal scolarisées, la nuance pour les filles est faible en fin de compte, même si on parvient à évoluer quelques bribes d’impact, d’un passage de quelques mois à deux ou trois ans à l’école, sur le comportement des femmes dans leur vie familiale.

En revanche, il est reconnu que lorsque, dans un pays, la réhabilitation des enseignements est fermement amorcé, le taux de scolarisation des filles tend à s’améliorer, puis à se reprocher de celui des garçons, et les résultats aux examens sont comparables. Malheureusement, de fortes résistances peuvent persister, démontrant que les freins sont plus externes qu’internes au système éducatif.

La réforme de l’éducation malienne sera aussi profitable aux filles qu’aux garçons, mais elles devront bénéficier de mesures spéciales afin d’améliorer la demande sociale les concernant, notamment : gratuité totale effective, assouplissement du rythme de travail et adaptation des horaires en fonction des calendriers agricoles locaux, révision des programmes d’enseignement secondaires et mise en place de l’orientation afin de favoriser les formations valorisantes pour les jeunes filles.

Sortie de crise

Dans le contexte général d’évolution de système éducatif au Mali, le principe de l’égalité entre les sexes sera de plus en plus pris en compte, sous la pression inlassable des bailleurs de fonds, si bien que le problème de la scolarisation de filles se posera avec moins d’acuité dans les prochaines décennies. Tout autre, en revanche, est la situation actuelle de jeunes filles et des femmes analphabètes qui constituent, ni plus ni moins, une alternative formidable pour aider le Mali à sortir de la crise multiforme qui les a mises en danger.

Pour appréhender l’enjeu d’une politique magistrale en faveur de la femme malienne illettrée, il faut rappeler tous les avantages qu’il y a à l’alphabétiser : « au plan social, éduquer la mère c’est améliorer à la fois les conditions de santé, de nutrition et le bien-être des enfants et de la famille. C’est également contribuer à faire diminuer le taux de fécondité et celui de la mortalité infantile ; c’est enfin, assurer l’éducation de la génération suivante.

Au plan économique, la femme malienne joue un rôle primordial d’autant plus important que la crise est aigüe, à sa fonction de mère et à ses lourdes tâches ménagères, elle ajoute très souvent ses activités de culture vivrière, d’artisanat ou de petit commerce.

L’éduquer à l’école ou en milieu informel, c’est accroitre aussitôt sa productivité et lui permettre de contribuer à protéger l’environnement et à conserver l’eau et l’énergie. Quand on sait l’importance du rôle des femmes dans les activités agricoles au Mali, on imagine l’impact que peuvent avoir des actions de formation en leur faveur.

Le modèle asiatique

Contrairement en Asie du Sud-Est, le Mali est resté timide dans ses expériences d’alphabétisation féminine et il aurait tout intérêt à s’inspirer de ce qui a été réalisé ailleurs, par exemple :

– l’adaptation des cours au contexte villageois et familial pour répondre aux contraintes horaires et aux besoins des apprenantes ;

– la mobilisation des étudiantes et des lycéennes pour alphabétiser leurs sœurs ;

– l’emploi de méthodes souples et efficaces, avec des moyens légers et la possibilité de recourir à la radio rurale;

– l’approche multidimensionnelle qui attire plus facilement les filles vers le savoir et réconcilie les familles avec l’éducation ;

– la possibilité de passer à l’école traditionnelle une fois acquis les éléments de base. »

Est-il besoin de dire que la mise en œuvre de ces mesures appelle une volonté politique sans ambiguïté sur le rôle de la femme dans la vie de la nation et un engagement considérable de la part de la communauté internationale pour aider le gouvernement à passer à la réalisation sur le terrain ?

Tous les ministères sont concernés, tous les secteurs d’activité sont touchés, toutes les couches sociales sont impliquées, toutes les régions et toutes les localités sont, chacune avec ses spécificités, partie prenante. Une telle mobilisation ne peut se concevoir que dans le cadre du Plan d’action national d’éducation pour tous recommandé par la Conférence Mondiale de Jomtien.

Un énorme travail reste à accomplir pour dépasser le stade des recherches et des expérimentations jusqu’ici ponctuelles et de diffusion limitée. Il faut maintenant agir efficacement, c’est-à-dire méthodiquement et massivement, à deux niveaux complémentaires :

– améliorer toujours davantage la scolarisation des filles en favorisant leur accès à l’école et leur maintien le plus longtemps possible ;

– intensifier, jusqu’à la généralisation, l’alphabétisation des filles et des femmes sur les lieux de leurs activités et en étroite relation avec elles ;

– adapter les contenues et les méthodes de formation pour répondre aux besoins vitaux et aux attentes des femmes en matière de protection de la famille et de l’environnement, ainsi que de production de biens et services, en milieux formel et informel ;

– réviser la position de la femme malienne dans la société, en agissant sur les statuts qui régissent son existence, en permettant son accès à tous les échelons de responsabilité des secteurs public et privé, en l’associant davantage aux négociations internationales et aux grandes prises de décisions nationales.

Ni corrompues par l’argent, ni détournées par la course au pouvoir, ni militaires avec les risques que l’on sait, ni fonctionnaires amorties … les femmes maliennes sont, dans la grande majorité, travailleuses infatigables, au soleil ou sous la pluie, dans la poussière ou la fumée, au contact permanent de la réalité quotidienne.

Mues par la seule volonté de survie, ce sont elles qui aident notre pays à franchir les crises économiques et les tourmentes politiques. En leur donnant le plus de l’alphabétisation et en leur faisant totalement confiance, on peut parier sur elles pour que le Mali change de cap.


Ancien Haut Fonctionnaire International

Fréderic JONDOT

18 Février 2009