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Je suis née dix ans après les indépendances, et je me demande si le sort n’eut-il pas mieux fait que je sois née avant. J’aurais vu des enfants allant à l’école pour en sortir avec des connaissances certaines, des cadres travailleurs dévoués à leur pays, et une jeunesse pleine d’espoir.

Le Mali s’apprête dans quelques semaines à célébrer cinquante années d’indépendance – c’est d’ailleurs toute une vie ! Mais au juste, qu’est-ce qu’il y à célébrer ? Une rétrospective sur nos échecs, nos frustrations, nos rêves brisés, nos espoirs déçus ? C’est peut-être une demie victoire au regard des quelques acquis du moment : la pause de la première pierre d’un barrage dont le projet date des années 1900, des milliers d’enfants ayant accès à l’école mais qui ne savent malheureusement pas lire même en 4e année ; une université – qui n’a d’université que son nom – dont les étudiants peinent à étudier décemment et qui, malheureusement, produisent des résultats fortement contestables sans réel apprentissage.

Dans une classe de fortune en paille, visages blancs, 60 pairs d’yeux, fesses collées au sol ou sur des pierres, essaient de déchiffrer ce qu’un maître leur dit dans son français approximatif. Les femmes meurent encore en donnant la vie à des êtres qui mourront certainement avant le 5e anniversaire ; l’argent a pris le dessus et le clientélisme est devenu monnaie courante. A son bras, le panier troué, la ménagère ne sait où se tourner, car même les denrées produites localement ont pris l’ascenseur.

Mon village a la même allure, sauf qu’il y a quelques lampadaires de plus, de l’eau courante chez les plus fortunés, et que des étrangers ont ouvert des hôtels. Quelle dérive ! Qu’est donc devenue la fierté locale ? La démocratie mal comprise, divise mon peuple et met dos-à-dos mes frères. Alors que nous sommes au XXIe siècle, nos cultivateurs labourent à la houe, utilisent encore des bœufs de labour sur des surfaces dont les superficies feraient sourire plus d’un pendant que l’on parle d’autosuffisance alimentaire. 70 % de la population vit d’agriculture, mais seules quelques centaines de tracteurs sont montés pour leur venir en aide – le ridicule ne tue pas fort heureusement.

Industries ?

Vous dites industries ? Ce mot rime plutôt avec « rien» au Mali. Nos productions locales pourrissent sur place faute de marchés et de volonté politique, lorsqu’elles ne sont pas ramassées à la pelle par les pays voisins – suivez mon regard – pour être réexportées sous leur label. A Bamako, ma capitale, sortent de terre quelques échangeurs qui nous donnent pour quelques instants seulement l’illusion d’une ville moderne pendant qu’en plein cœur de cette même « Bamada » des petits corps, fesses en l’air, se font mousser sur l’avenue de l’Indépendance. Quelle ironie ! Dans du béton, on choisit d’investir 7,8 milliards de F CFA, alors que se meurent des populations entières dans l’Azaouad comme dans la zone soudano-sahélienne.

Le 22 septembre prochain, nous ferons appel à des témoins oculaires, et hypocrites que nous sommes, nous irons applaudir nos exploits, euh que dis-je nos exploiteurs, et célébrer nos échecs.
Or le temps s’égrène inexorablement, et c’est à se demander si un sursaut, mais de quel genre, nous sortira de l’ornière, et quand ? Quand ? Peut-être jamais : les politiciens recomposent leurs alliances au gré du vent de la probable victoire d’un éventuel candidat ; les mêmes reviendront sous d’autres couleurs, et le peuple à leur merci ne pourra que s’en remettre à son sort alors qu’il a besoin d’une démocratie forte et d’une justice saine au-dessus de tout soupçon. Triste sort. Mais que vive le Mali, pour une prise de conscience collective !

Kadiatou Cissé Abbassi

03 Septembre 2010.