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Ils présentent aussi l’intéressante particularité de pouvoir être convertis (au-delà du PDES) en grands chantiers emblématiques ou du moins en chantiers très particuliers puisqu’ils concernent la conquête de la souveraineté alimentaire, la revitalisation de l’espace scolaire et une moralisation accrue de la vie publique.

De par leur sensibilité, ils appellent tout naturellement l’investissement du chef de l’État. Car si un quinquennat est certes un travail au moyen cours persévérant et méticuleux, il lui faut aussi trois–quatre idées forces qui en répondant aux interrogations les plus insistantes du temps ajoutent un surcroît de sens à l’action présidentielle et forgent l’agrément populaire grâce auquel un homme public entre dans l’Histoire.

Les trois entreprise sont aussi incertaines qu’indispensables. Aucun des challenges qu’elles proposent ne peut se prétendre gagné à l’avance, mais tous ont incontournables, car ils conditionnent dans une large mesure la préservation de la paix sociale et de la nécessité d’ambition. Dans la conjoncture actuelle, notre pays ne peut se limiter à résister, car il se condamnerait alors à subir. Éventualité qu’il est possible d’écarter lorsqu’on sait que le Mali ne manque pas d’atouts pour relever le premier défi cité plus haut et qui est celui de la souveraineté alimentaire.

Ce concept, défendu dans la Loi d’orientation agricole, constitue désormais un objectif prioritaire dans le nouveau contexte international qui installe de manière durable la difficulté et la cherté à se nourrir. Au jour d’aujourd’hui, l’aspiration de faire de notre pays un grenier continental est plus que jamais cohérente. Mais elle devra être mise en œuvre avec vision et méthode, en rompant avec l’approche incantatoire qui au bout d’un demi-siècle d’indépendance a échoué à faire d’un fabuleux potentiel un atout décisif.

A cet égard, l’Initiative riz, si elle est correctement évaluée, pourrait servir d’élément déclencheur pour un renouveau agricole. L’opération a connu d’indéniables problèmes de logistique, de grosses difficultés de coordination et de réelles lacunes de communication.

Elle a aussi fait l’objet d’inévitables récupérations de la part de ceux jamais en retard d’un excès de zèle et toujours prompts à surenchérir sur un slogan. Mais elle a d’un autre côté remis en confiance une grande partie du monde paysan déstabilisé par la hausse des intrants agricoles et handicapé par la faiblesse d’équipement. Il faudra certainement plus que la présente campagne qui s’est placée à elle-même très haut la barre pour vérifier le bien-fondé des choix faits et porter les rectifications nécessaires.

Mais l’expérience entamée produit déjà d’utiles leçons qui incitent à aller plus loin dans les interrogations. Et à poser notamment la question de l’émergence d’un véritable entrepreunariat agricole qui tirerait le maximum du disponible de terres et d’eau. L’hypothèse n’est pas nouvelle, mais bien qu’elle soit évoquée de manière récurrente, son examen réel reste encore à faire.


Des insuffisances rédhibitoires

Aujourd’hui, l’idée peut être abordée avec courage et franchise. Il ne s’agit pas de sonner le glas précipité des exploitations familiales, mais de reconnaître que celles-ci n’impulseront pas le grand bond en avant que pourrait réaliser l’agriculture malienne. Cette année, avec l’accompagnement de l’État et une pluviométrie exceptionnelle, ces exploitations engrangeront une performance certainement remarquable, mais elles restent exposées à une brutale décompression des résultats au cas où les facteurs propices seront moins déterminants.

L’agriculture malienne devrait donc mettre à profit le ballon d’oxygène fourni aussi bien par les appuis gouvernementaux que par l’aide internationale qui se met en place pour entamer une évolution structurelle qui verrait l’émergence d’un noyau critique de grandes exploitations. La conquête de la souveraineté alimentaire requiert ce virage qui mettrait définitivement le pays en confort de consommation, en supprimant d’abord ce segment de toutes les incertitudes que représente actuellement la période de soudure.

On s’aperçoit bien en effet que toutes les mesures prises par le gouvernement pour rendre supportables les conditions d’approvisionnement des citoyens en riz et en produits de première nécessité n’ont eu que des effets limités. Le couple grands importateurs-boutiques témoins ne fonctionne que moyennement, et surtout grâce aux interventions à répétition du ministère chargé de l’Économie qui s’est récemment employé à redresser au fur et à mesure les insuffisances constatées.

Mais parmi celles-ci, quelques-unes sont rédhibitoires. Les boutiques présentent le handicap d’être trop éparses, trop peu nombreuses, de ne disposer que d’une capacité de stockage limitée et de ne pas toutes détenir la surface financière suffisante pour supporter les préalables imposées par les fournisseurs (un paiement intégral et cash). C’est pourquoi elles peinent à satisfaire même les simples besoins de voisinage et sont constamment tentées de réajuster leurs prix. C’est pourquoi aussi la grande majorité des consommateurs s’est retrouvée exclue du bénéfice du riz exonéré.

En outre (et les tonnages homéopathiques importés depuis le début de l’opération le prouvent), l’objectivité commande de dépasser les déclarations fanfaronnes des opérateurs et de reconnaître que la gageure d’un kilogramme à 310 francs est objectivement intenable pour un approvisionnement à l’échelle nationale lorsqu’on sait la réalité des cours mondiaux.

Ce constat de bon sens légitime encore plus fortement l’option pour une solution malienne incarnée par l’Initiative riz et que le gouvernement se propose d’étendre aux céréales sèches, base de la consommation des populations non urbaines.

En ce qui concerne l’école, la question principale est d’une terrible simplicité : comment fédérer à nouveau des acteurs qui tout au long des deux précédentes années ont cultivé la défiance et privilégié le rapport de forces ? Les concertations n’ont pas encore donné réponse à cette question. Elles se sont surtout préoccupées des aspects « techniques » du casse-tête et se sont limitées à multiplier les appels à la bonne volonté des partenaires. Les résultats pour le moment recensés ne dépassent pas ceux habituellement attendus de ce genre de brain storming qui réunit des participants au niveau d’information disparate et dont les résolutions ont inévitablement des allures de catalogue.

L’essentiel se jouera donc dans la dernière ligne droite. Il reviendra à la Commission d’organisation de s’élever au-dessus de la simple compilation de résolutions, de proposer un document prospectif et surtout d’insister sur le solde des situations immédiates avant que de s’engager dans des entreprises ambitieuses.

Un point de non retour

A cet égard, le forum devrait s’investir pour obtenir un effort de pondération de la part des syndicats contestataires qui pendant presque toute l’année scolaire passée sont restés sur des positions dures, dont celle du refus des évaluations. La reconduite de cette intransigeance ferait à elle seule perdre au forum une partie notable de sa portée. En effet, on ne saurait raisonnablement miser sur une reconduite de la démarche exceptionnelle adoptée par le Département chargé de l’enseignement secondaire pour sauver l’année scolaire passée. Sauf à accepter d’installer l’anormalité, voire l’anarchie dans ce cycle.

Les syndicalistes ont déjà pu mesurer l’incompréhension suscitée par leur mouvement qui pénalise les familles lambda. Ils doivent donc accepter que leur attitude nourrit un paradoxe. Elle affaiblit objectivement l’école publique alors qu’eux-mêmes se présentent comme les plus ardents défenseurs de la pérennité et de la qualité. Le forum doit inévitablement assumer la mission de faire sortir l’école du cercle vicieux des accusations mutuelles. Il peut y arriver en étant autant un espace de réconciliation qu’un lieu d’échange et en instillant à la palabre qui va s’instaurer, un pouvoir de catharsis.

Il ne s’agit pas en effet de dresser, chacun de son côté, la liste des torts réciproques et de la faire accepter à l’autre protagoniste. Mais de reconnaître que nous approchons d’un point de non retour au-delà duquel notre univers scolaire pourrait durablement décliner ; qu’il est temps de renouer avec les compromis de confiance en convenant de reconvertir les exigences en doléances ; et qu’il est indispensable que l’ambition d’une réhabilitation globale de notre système éducatif se substitue aux replâtrages de circonstance et aux compensations catégorielles.

Les acteurs du forum ont donc le choix entre enregistrer une multitude de pinailleries qui mises bout à bout donneront un énième listing, tout aussi irréalisable que bien d’autres précédemment dressés ; ou hisser leur événement à la hauteur souhaitée, celle qui en ferait une vraie date fondatrice pour la reconstitution de l’école. Certains pourraient trouver utopique le second scénario. Nous estimons qu’il a des chances raisonnables de se réaliser, en dépit des résistances à surmonter. Il ne faut en effet désespérer ni de la capacité au sursaut de raison, ni de l’aptitude à la concession sacrificielle des participants. Tous savent que la maison se disloque et que le temps n’est plus au cri d’alarme. Mais au sauvetage.

Le niveau de l’alerte est également dépassé en ce qui concerne le traitement de la corruption dans notre pays. L’histoire du Mali moderne est jalonnée de tentatives plus ou moins spectaculaires de juguler le fléau. De la mémorable « Opération taxis » lancée par les autorités de la Ière République jusqu’à l’inattendue et très applaudie allocution sur ce thème prononcée au Palais du Congrès, par le président Konaré en passant par la Cour spéciale de sûreté de l’État du régime militaire et la Commission d’enquête et de moralisation de la vie publique mise en place par la IIème République, il y a toujours eu un moment où devant la montée du phénomène les autorités politiques ont décidé de frapper du poing sur la table et de porter de manière spectaculaire le fer dans la plaie.

Le choix de la méthode a varié incluant aussi bien la stigmatisation infamante (les noms livrés publiquement à l’opprobre populaire par la Ière République et les ardoises de la honte sous le Comité militaire de libération nationale) que l’enquête méthodique et le respect de la présomption d’innocence.


Une conviction d’impunité

Mais quelle qu’ait été la manière dont elles ont été menées, toutes ces opérations ont fait long feu après avoir produit des résultats modestes par rapport aux ambitions proclamées. Les raisons ? Un aîné, à qui ses hautes fonctions avaient conféré une expertise certaine sur cette question, avait privilégié dans ses explications le poids des facteurs sociologique et culturel.

Nos compatriotes, affirmait-il, abhorrent l’excessif et rechignent au radical. Par contre, ils sont naturellement portés à la transaction, au compromis et à l’arrangement. Toutes ces particularités ressortent dans les relations que le Malien entretient avec la lutte contre la corruption. Il réclame la sévérité, mais lorsque celle-ci s’exerce, il y perçoit souvent un abus de pouvoir.

Il souhaite l’intransigeance dans le châtiment de la faute, mais regrette la dureté des sanctions. Il prône une totale imperméabilité à la pression familiale ou des proches, mais serait le premier à s’investir pour tirer d’affaire l’un des siens. Ces particularités, selon notre aîné, expliquent pourquoi les cas emblématiques sont rarissimes et pourquoi nombre de « grandes affaire » se sont éteintes sans connaître de dénouement. Les calculs, les interventions et les hésitations sont venues très souvent neutraliser un dossier au départ limpide.

La thèse tient. Mais il ne faut pas non plus sous-estimer les dégâts causés par les faiblesses d’investigation et les lacunes de l’instruction qui font qu’une fois portés en justice, des cas en apparence blindés se désagrègent piteusement. Il est très souvent arrivé que l’État qui pensait détenir un dossier exemplaire se retrouve au final avec un fiasco à gérer. Le malheur est que la multiplication des affaires enterrées ou démolies a fini par développer dans notre pays ce qu’on pourrait appeler une conviction d’impunité.

En s’appuyant sur une jurisprudence informelle, les indélicats sont désormais persuadés que le pire pour eux s’arrêterait à une admonestation, à un effort de réparation ou à une relève administrative. Voilà autant de certitudes malsaines, solidement installées et qu’il faut aujourd’hui ébranler. Comment ? Au-delà des analyses répétitives et des effets d’annonce sans lendemain, c’est tout simplement le renouveau de l’action publique qu’il faut assurer.

L’État est en effet le principal opérateur économique du pays et pour s’en convaincre, il suffit de voir à quel point les difficultés du Trésor public perturbent tout le monde des affaires. Par conséquent si l’Administration publique se régule et assainit ses pratiques, l’effet en chaîne est assuré. Il ne s’agit donc pas de réinventer la roue, ni de se perdre dans des opérations sortant de l’ordinaire, encore moins de déclencher une chasse aux sorcières. Tous les instruments existent déjà pour mettre en œuvre une volonté politique énoncée par le président de la République et plusieurs fois réaffirmée par le chef du gouvernement.

Le challenge réside principalement dans l’application systématique des procédures existantes, procédures dont le respect à lui seul amènerait déjà un net mieux. Dans cette démarche de moralisation, la constance représente un facteur essentiel. En dehors d’elle, point de salut. Car c’est en l’observant que les autorités peuvent prévenir les décisions précipitées et improductives.

C’est une phase indéniablement difficile que celle que nous traversons. Mais face à une conjoncture maussade, il est important que notre peuple se protège de l’enlisement, qu’il préserve sa confiance en soi et sa foi en son avenir. Il ne peut le faire que s’il nourrit la conviction de pouvoir trouver progressivement et lui-même la solution à certains maux qui plombent son quotidien. Et auxquels peuvent porter remède les chantiers très particuliers.

Dans notre situation, le pire serait que s’installent dans le pays le désenchantement, la résignation et le repli sur un combat de survie. Renan disait que « une Nation, c’est le sentiment commun d’avoir fait des choses ensemble et de vouloir en faire encore« . Le défi essentiel pour les deux prochaines années est de maintenir vivace ce « vouloir en faire encore« . Pour s’adapter, changer et avancer.

KÀLIFA

19 Septembre 2008