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  L’Aube
Le sergent chef Samba Sangaréb n’est plus : Retour sur l’odyssée d’un rescapé de Taoudénit

Le sergent chef Samba Sangaré n’est plus. Il a été rappelé à Dieu le vendredi saint, 11 février 2011, soit deux ans, jour pour jour après avoir inauguré notre rubrique intitulée « Mémoire ». L’histoire retient aussi qu’il fut l’unique héros de cette rubrique ayant placé la barre très haut. A l’époque, le dossier en 5 actes (paru entre le 5 et 19 février 2009) avait tenu en haleine nos fidèles lecteurs que vous êtes. En effet, nous ne pouvions mieux tomber que sur cet homme dont la vie est toute une histoire, avec un pan entier lié au passé politique du Mali. Aujourd’hui, c’est un devoir pour nous de rendre un ultime hommage au rescapé de Taoudénit.

Samba Sangaré a vécu l’enfer avec 32 autres camarades militaires à Taoudénit où les avait déportés le lieutenant Moussa Traoré, auteur du putsch qui avait renversé, en 1968, le président Modibo Kéïta.
Relaxé en 1979, après 10 ans de captivité, il a traîné, trente ans durant, les séquelles des travaux forcés, à son domicile à Lafiabougou, à la rue 375, porte 71, où il vivait avec sa brave épouse, Maïmouna Kéïta.
C’est d’ailleurs là que nous l’avions rencontré pour un récit sur l’Armée malienne aux premières heures de l’indépendance et sur l’affaire Diby Sylas Diarra qui a engendré l’odyssée taoudénite.

Samba Sangaré est né vers 1933 à Ntomikoro dans le cercle de Nara, région de Koulikoro. Il fit ses études primaires à Nara avant d’être admis au concours des bourses d’entrée au Cours normal de Bamako. Mais, pour avoir dénoncé des agissements peu orthodoxes de certains professeurs, il fut renvoyé de l’école. Après un petit séjour à la société de prévoyance sociale de Nara, il s’engagea dans l’Armée coloniale en décembre 1953, en même temps que l’actuel Grand chancelier, le Cl Kokè Dembélé, Issa Ongoïba, Kissima Doukara et Mamadou Sanogo. Il suit sa formation à la base de Ségou et est gradé sergent en décembre 1956.

Nationaliste parmi tant d’autres

De 1958 à 1960, le jeune sergent était sur le théâtre des opérations en Algérie. En 1960, suite à l’appel du président Modibo Kéïta aux cadres soudanais, il rentre au bercail où il intègre l’armée sans formalité. Dans le cadre de la Fédération du Mali, il est envoyé dans un bataillon au Congo pour prêter main forte au président Lumumba, en difficulté.

Après 6 mois de présence sur le terrain, il rentre au Mali, en novembre 1960, à l’annonce de la dissolution de la Fédération. Il est aussitôt affecté à Kayes pour remplacer l’armée coloniale. « C’était l’euphorie nationale. Nous étions jeunes, pleins d’enthousiasme et de bonté pour la construction nationale. On était prêt à déplacer des montagnes pour prouver qu’on n’avait pas besoin du colonisateur ou du Sénégal pour nous développer. Pour preuve, en 1961, civils et militaires, nous avions entrepris le chantier d’une route Kayes-Guinée. C’était de la folie ; on se croyait capable de tout faire », se rappelait Samba.

Pour booster cet élan de nationalisme, il fallait œuvrer à changer la mentalité des soldats. Car, comme le disait le Gal Abdoulaye Soumaré (ce Sénégalais qui a préféré suivre Modibo Kéïta après la fédération), « le soldat tueur devait faire place au soldat bâtisseur ». C’est pourquoi, des écoles du parti ont été créées partout au Mali pour enseigner le nouveau système idéologique, le socialisme. Samba Sangaré a suivi ces cours avant d’être lui-même formateur.

Après un séjour de 5 ans à Kayes, il se retrouve à Kidal (les deux extrêmes), plus précisément à 400 km de la capitale de l’Adrar des Iforas. Là, celui qui était passé sergent chef en 1963, commande deux postes distants de 90 km : Tirikine dans le cercle de Kidal et Fanfing dans le cercle de Ménaka (que lui-même a créé). « Ça ne nous faisait rien d’aller au bout du monde si c’est pour défendre l’intégrité du territoire, sécuriser nos populations et contribuer au développement du pays », nous racontait Samba Sangaré, extrait de ce coin perdu par le commandant de zone, le capitaine Diby Sylas Diarra, qui l’affecta à son secrétariat. Notre héros nous rappelle à ce niveau que c’est Diby Sylas qui a maté et mis fin à la première rébellion touarègue du Mali. C’était en 1963.

Diby croyait en ses qualités d’homme cultivé, compétent et brave, qui ne recule devant aucun obstacle. C’est pourquoi, il l’avait mis à ses côtés, en 1968. Mais, avant la fin de l’année, survint le coup d’Etat du 19 novembre qui renversa le régime en place. Et vont commencer, pour Samba Sangaré, les déboires qui le conduiront au plus profond du Sahara.

La trahison de Moriba Diakité

Décidés à ramener rapidement le pouvoir civil, Samba Sangaré et ses camarades seront trahis à quelques jours du coup d’Etat qu’ils avaient préparé pour renverser Moussa Traoré. Ils ont été "vendus" par le lieutenant Moriba Diakité. Les membres du groupe, 33 au total, ont été arrêtés à partir du 12 Août 1969. Après un bref séjour dans les différents commissariats, ils furent internés à la compagnie du génie.
Leur procès a eu lieu à huis clos le 14 décembre 1969. Le verdict a été prononcé tard dans la nuit du 17 décembre 1969. Dix neuf (19) ont été condamnés à des peines allant de 5 ans à la perpétuité, en passant par 10, 15 et 20 ans de travaux forcés. Les condamnés ayant 10 ans et plus ont eu Taoudénit pour destination et les autres ont été envoyés à Kidal.

Quant au traitre, il n’a pas eu la récompense escompté, ayant été arrêté en même temps que les autres. Le lieutenant Moussa Traoré l’accuse d’avoir eu un moment de doute au vu du temps, très long, qui s’est écoulé entre le jour où il a été saisi par les putschistes et le jour où il les a dénoncés, sans oublier qu’il a participé à tous les préparatifs du coup. Ce n’est donc pas un homme de conviction en qui il faut faire confiance. Pire, il a été rayé de l’Armée après son acquittement au procès. Le reste de sa courte vie se serait passé dans la tourmente. Vomi par tous, civils et militaires, il s’est exilé vers la Côte d’Ivoire pour un séjour, raté. Revenu au Mali, Moriba Diakité aurait perdu la raison avant de mourir.

Dix ans au bagne-mouroir de Taoudénit

Le 20 décembre à l’aube, les 9 membres du groupe destinés pour Taoudénit furent embarqués à bord d’un avion militaire et débarqués à la prison civile de Tombouctou. C’est là qu’ils recevront la visite du lieutenant Almamy Niantao, affecté à Tombouctou pour s’occuper spécialement de leur cas. Dans le récit de notre interlocuteur, le Lt Niantao sera leur bourreau à Taoudénit, site où ils ont posé leurs bagages le 28 décembre 1969 pour un séjour qui va s’avérer fatal pour beaucoup d’entre eux.

Nous épargnons à nos chers lecteurs le gros de l’enfer et de toutes les affres subies par Samba Sangaré et ses camarades. On rappellera seulement qu’ils ont travaillé dans les mines de sel, construit le Fort Niantao, rempli et roulé des fûts d’eau et de banco dans le sable, dégagé du sable en plein Sahara, ramassé des crottes de chameau ; sans oublier le manœuvrage, le supplice du piquet, la consommation de la chair d’animaux morts, le matraquage, les brûlures…. Le tout dans un contexte inhumain et sous les ordres du Lt Niantao : canicule et extrême fraîcheur selon les périodes (même en temps normal, un militaire libre ne doit pas y servir plus de 3 mois), menottes aux mains et chaînes aux pieds, haillons, logements exécrables etc.…

Tous les travaux se déroulaient sous les coups de cravache ou de crosse de fusil. Pendant 10 ou 20 ans dans ces conditions de travaux forcés, beaucoup n’ont pas pu tenir et y ont laissé leur vie. Sur les 9 de Taoudénit, seuls deux sont réellement revenus : le sergent chef Samba Gaïné Sangaré et l’adjudant Guédiouma Samaké qui ont épuisé 10 ans de travaux forcés. Le troisième, capitaine Alassane Diarra est mort peu après sa libération, après plus de 10 ans de travaux forcés.

A Taoudénit, Samba Sangaré retient une satisfaction morale et divine, celle de voir les rejoindre un à un, menottes aux mains, ceux qui les avaient arrêtés et envoyés là. Il s’agit du capitaine Yoro Diakité, chef du gouvernement provisoire, le principal signataire du décret d’ouverture du bagne de Taoudénit, Tiécoro Bagayoko, Kissima Doukara, Karim Dembélé, Joseph Mara et Soungalo Samaké.

La libération
Le 08 août 1979 en fin d’après midi, les rescapés de Taoudénit prennent le départ pour Tombouctou où ils arrivent le 14 Août à l’aube. Rappelons que le capitaine Alassane Diarra, très malade, les avait déjà précédé là, pour suivre des soins. Il ne retournera plus à Taoudénit, bénéficiera même d’une mesure de grâce, mais mourra peu après.
Après un séjour d’environ 20 jours à Tombouctou, vint le jour de libération. Le régisseur de la prison remit à Guédiouma et Samba, chacun un certificat d’expiration de peine et organisa leur départ. Et le 05 octobre 1979, Samba Sangaré et Guédiouma Samaké s’envolent, par avion militaire, et atterrissent, vers 16 heures à l’ancien aéroport militaire de Bamako, derrière le bataillon du génie.

C’est de là qu’ils étaient partis à 9, dix ans plus tôt, dans les conditions que l’on sait.
La suite est un témoignage pathétique de Samba : « Nous avons porté nos bagages sur la tête, du Camp des parachutistes de Djicoroni jusqu’au niveau de la permanence de l’Union Soudanaise RDA laquelle avait été rebaptisée « Maison du peuple » par le CMLN. De là, nous avons arrêté un taxi qui nous a ramenés à nos domiciles respectifs, où un accueil digne de l’événement attendait chacun de nous.

Depuis ma condamnation et ma déportation au Nord du pays, mon épouse avait élu domicile au quartier de Darsalam, dans une modeste maison, sans eau courante et sans électricité. En plus de ses enfants, elle vivait avec des frères et sœurs. C’est là que je la retrouvai ce 05 octobre 1979. Au 10è jour j’interrompis la fête pour me rendre au village où m’attendaient mes vieux parents. A ce stade, on pourrait croire à juste raison que le calvaire pour moi était terminé. Mais l’affirmer serait allé trop vite en besogne.

En effet, aujourd’hui encore, 20 ans après ma libération, je continue à revivre en songe toutes les nuits ou presque, les scènes d’horreur du bagne de Taoudénit. Il m’arrive fréquemment de me réveiller au milieu de la nuit, suant, haletant et transi de frayeur, parce qu’en songe je venais d’être cravaché ou soumis à d’autres tortures non moins cruelles. Je me recouche alors, en poussant un ouf de soulagement et en remerciant Dieu de ce que ce n’était qu’un songe. Ainsi, je suis constamment persécuté par des cauchemars horribles liés aux années de ma vie carcérale.

La persistance et la régularité de ces rêves terrifiants qui hantent mes nuits, m’inclinent à croire que pour moi, la prison ne finira jamais, tant j’ai été fortement marqué au plan psychique. Puisse le Tout puissant me venir en aide ».

Une retraite bien méritée

A son retour à Bamako, Samba Sangaré s’est vu embauché au Garage moderne de Sogoninko en qualité de chef de personnel. Au bout de 6 ans, il commença à ressentir les séquelles des travaux forcés de Taoudénit. Sa santé se détériore, ses muscles ne tiennent plus, bref, le cœur n’est plus à l’ouvrage. En 1986, il laisse la place aux jeunes et se retire de toute activité physique.

Il met ce repos à profit pour étudier et réciter par cœur le saint Coran, effectué le Pèlerinage à la Mecque et écrire un ouvrage intitulé « Dix ans au bagne-mouroir de Taoudénit », paru en novembre 1999. Dans ce livre témoignage de 280 pages, l’auteur parle en profondeur des conditions de détention à Taoudénit après avoir fait un bref rappel de l’affaire Diby Sylas Diarra. Il conclut son livre avec une citation de Victor Hugo qui en dit long sur sa bonté : « Ce que nous demandons à l’avenir, ce que nous voulons de lui, c’est la justice, ce n’est pas la vengeance ». Le livre a connu un franc succès qui a même nécessité un retirage.

Le rescapé de Taoudénit s’en est allé à l’âge de 78 ans, laissant derrière lui 6 enfants dont 4 filles.

Sékou Tamboura

18 Février 2011.

 

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