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  L’Aube
Cinquantenaire : Paroles de témoin,Salah Niaré « Notre chance a été d’avoir eu un bon départ au Mali »

Nous donnons la parole à des hommes et à des femmes qui ont fait les marchepieds de leur ascension et qui sont comptables pour le service de l’œuvre d’action du Mali. Une interview peut- elle l’ordonner pour les besoins de la rédaction ? Nous voulons bien entreprendre avec vous ce travail de mémoire. Certains nous ont déjà quittés ... Reste une poignée d’irréductibles qui s’accrochent, tenant de Dieu ce que la vie a bien voulu leur laisser jusqu’ici. On trouvera aussi dans ces colonnes des jeunes ou des moins jeunes, des vétérans qui ne se trouvaient pas forcément sous les ors de la République à Koulouba, mais qui ont su donner leur raison et leur temps à travailler pour la cause de notre case commune, le Mali. Donner à ces personnes l’occasion d’être écoutées est utile à la Nation, le Mali restant toujours cette grande bibliothèque dont a rêvé Ahmadou Hampâté Bâ. Si notre jeunesse actuelle a un problème, c’est qu’elle s’interroge de plus en plus sur l’absence de perspectives. Un autre cinquantenaire commence, puisse cette jeunesse arriver à appréhender ce qui est essentiel de l’important.

Aujourd’hui, nous donnons la parole à Salah Niaré qui fut un des jeunes ministres de la 1ère République du Mali dans le gouvernement Modibo Kéïta. Quand on fit appel aux cadres nationaux, dès l’autonomie interne du Soudan français, ils vinrent et crurent ensuite au Mali. Parce qu’ils y étaient nés. Ils sont encore là ces serviteurs du pays sur leur parcours aussi solides et tranquilles qu’un gros rocher dans le fleuve Djoliba.

Fait unique dans le gouvernement de Modibo Keïta, le ministre Salah Niaré sera appelé à d’autres fonctions en 1962, puis rappeler au gouvernement en 1966, justifiant ainsi la confiance placée en lui. Depuis 1988, Salah Niaré jouit de ses droits à une retraite. Il s’occupe, comme agriculteur, de son domaine privé de Samanko (près de Bamako), acquis en 1960.

L’Aube : Monsieur le ministre, parlez- nous de votre enfance et de ce premier rôle joué déjà sur les bancs d’école.

Salah Niaré : Je suis né le 17 juin 1926 à Niaréla. La précision est de taille, car dans le premier quart de l’autre siècle (jusqu’en 1925), l’utilisation des registres des actes de naissance n’était pas donnée à tout le monde. Très peu de gens nés à cette époque pouvaient exhiber par la suite un extrait d’acte de naissance. C’est après que les jugements supplétifs ont pris le relais avec production de témoins en plus des parents réputés biologiques.

En somme, Bamako qui n’était jusqu’alors qu’un gros village s’éveillait aux actes administratifs produits par le colon. Et ma famille- les Niaré- l’une des familles fondatrices de Bamako, était considérée comme auxiliaire direct de l’administration coloniale. N’oubliez pas qu’un de mes oncles était le chef de canton de l’époque et ce depuis 1922 : Maridié Niaré.

Lui et les siens connaissaient le système colonial en place. Les premiers registres d’état civil ne pouvaient pas nous ignorer. Bamako se réduisait alors aux quartiers de Niaréla, Bozola, Bagadadji, Médina Coura d’un côté, Ouolofobougou et Bolibana, Dravela et Bamako Coura de l’autre côté.

Un gros village en somme et les enfants de ces quartiers pouvaient aller à deux écoles importantes à l’époque.

A Bagadadji (place de l’actuelle Ecole de la République) de nombreux écoliers s’y retrouvaient. Au début, c’était une école de 2 classes (Ecole élémentaire) dirigée par Amadou Sy (un vétéran) qui est le père de Isaac Sy et Ben Oumar Sy et qui finira par rejoindre plus tard l’école de la poudrière. L’année où l’école de Bagadadji va devenir une école régionale, on voit arriver Sega Diallo (dont l’un des fils était le pharmacien Sané Moussa Diallo, 1er directeur de la pharmacie populaire du Mali).

A l’autre zone de la ville de Bamako était l’école Maginot. Il y avait aussi l’école rurale dont l’un des directeurs sera très connu politiquement. Il s’agit de Mamadou Konaté.

Moi, j’ai regagné l’école à 2 classes qui était le noyau du système éducatif d’alors en 1933. C’est quand l’école va devenir école régionale, que je vais rencontrer un de nos maîtres qui a marqué plus d’un : il s’agit de Boutout Sall. En 2ème année du cours complémentaire, j’étais dans ses bonnes grâces avec mes succès scolaires en classe. Ces enseignants nous ont autant marqué que nos propres parents. Ils furent remarquables et je peux en citer d’autres comme Augustin Doumbia, Jean Richard, Sega Diallo qui deviendra directeur d’école.

Une fois à l’EPS (Terrassons de Fougères), c’était comme un foyer de rassemblement pour tout le Soudan. C’est ici que je vais rencontrer un surveillant hors pair, jeune et dynamique doublé, d’un sportif reconnaissable souvent à une petite culotte. Un instituteur qui avait beaucoup d’allant : Modibo Keïta. Il n’est pas étonnant qu’à l’éclosion des premières batailles politiques dans ce vieux pays d’alors, beaucoup de jeunes choisirent de suivre Modibo Keïta et son compagnon Mamadou Konaté.

Après l’EPS, je vais passer le concours pour l’École technique supérieure (Ecole des TP de l’AOF). Les esprits s’éveillaient et se frottaient déjà aux considérations politiques. La grève à l’École technique (École fédérale s’il en était une) fut un évènement. Il y avait là de toutes les nationalités comme les Ivoiriens, Togolais, Béninois, Sénégalais etc. De 1946 à 1949, c’est un bouillonnement intellectuel. Un monde tardait à disparaître pour voir émerger un monde nouveau. C’est dans cette atmosphère de surchauffe que je vais passer au Bac (1ère partie).

La 2ème partie du Bac a failli me créer des misères du fait d’un des enseignants qui ne voyait en moi que l’un des trouble-fêtes parmi les autres étudiants. Je m’accroche à mes chances pour décrocher le sésame, avec brio. J’ai une bourse pour l’Europe. Je vais passer le concours des Écoles nationales supérieures à Montpellier. Je passe 3 ans de formation sans des Africains dans ma classe, mais avec des Français sur les mêmes bancs pour avoir droit au même diplôme qu’eux. J’ai opté pour l’agronomie ensuite.

Voulez-vous revenir sur la saga des Niaré ?

J’appartiens à la grande famille des Niaré de Bamako. Mon père était l’aîné du chef canton d’alors Maridié Niaré et il gardait cette autorité de pouvoir parler en leur nom. Maridié Niaré, notre chef de canton était un sage, sérieux et compétent. Sa finesse d’intelligence faisait de lui un intermédiaire près de la population. Cette dernière ne l’a jamais oublié. A l’origine, les Niaré sont considérés comme des Niagaté (qui sont en réalité des Sarakolés) venus de la région de Lambedou (vers Nioro). C’est à partir d’une famille Sarakolé qui aurait émigré plus vers le sud que les Niagaté se sont retrouvés là sur les bords du Djoliba (vers le 17è siècle).

Ils furent adoptés d’abord comme étrangers du village pour finir par devenir les chefs. Ce sont ces descendants qui ont gardé la chefferie jusqu’à nous. Ils vont devenir des Niaré parce que les autres restèrent fermés à leur langue. Ils seront assimilés. Et notez qu’en 2010, il y eu une grande rencontre entre les Niaré et les Niagaté (la 6è du genre) qui a enregistré la présence du chef de l’Etat Amadou Toumani Touré. Cette grande manifestation culturelle a eu un large écho.

Pour en revenir encore à ma famille, disons que je me suis orienté vers les études d’agronomie à cause d’elle. Les miens sont des ruraux, ils sont faits de cette facture et c’est pourquoi la question du bout de terre pour chacun d’entre nous était d’ordre existentiel. Les Niaré se retrouvaient un peu à Bamako, la capitale, comme étant dans leur gros village à eux et je dois vous dire qu’au sein de cette famille, les rivalités n’ont jamais posé de problèmes. Concernant la chose politique, ils l’ont compris avec une certaine finesse d’esprit.

Rompus donc à la chose politique, les Niaré dans leur ensemble la comprenait comme ne signifiant pas se faire la guerre à couteaux tirés. Au début des combats politiques entre les partis de ce pays, essentiellement le PSP et le RDA, il arrivait bien souvent que l’on trouve dans une même famille Niaré les jeunes avec les troupes du RDA et les plus âgés ou nos pères avec la fibre PSP.

La jeunesse et la grande masse des soudanais ont fini par basculer du côté du RDA à cause aussi de certaines incohérences des dirigeants du PSP. Le leader du parti PSP aurait négligé un peu ses contacts sur le terrain et il y avait de l’autre côté l’énergie et la présence physique des caciques du RDA. On a dit que le leader du PSP, Fily Dabo Sissoko s’est laissé peu à peu prendre au goût de certaines facilités depuis la Métropole. L’histoire était en marche.

La première saison de votre carrière ?

Il n’était pas question que je rentre au Soudan à la fin de mes études en France. Prêt à l’emploi, on devait nous trouver une affectation d’office comme cadre supérieur d’Outre-mer. La Métropole restait jusqu’alors le grand ordonnateur, le grand aiguilleur des carrières des élites formées sur son sol.

Je vais me retrouver comme l’un des responsables au niveau le plus élevé en Haute- Volta. Et c’est de là bas que je vais recevoir un message de mon pays d’origine (ce message je le vois encore défiler sous mes yeux) me demandant de rentrer au Soudan.

Nous étions déjà à l’époque de l’autonomie interne dans certaines colonies de l’ex empire colonial français. Les politiciens de la Métropole entendaient reprendre un peu la main dans leurs anciennes possessions territoriales.

Notre chance à nous a été d’entrer ainsi dans le monde du travail où on était attendu avec impatience pour occuper les places. Nous étions dans une période d’effervescence intellectuelle et il y avait un vide énorme au point de vue qualification professionnelle pour un jeune pays qui entrait dans le concert des Nations avec sa souveraineté recouvrée.

Il y avait déjà eu la conférence de Brazzaville en 1944 qui avait semé le vent. De Gaulle a eu à jouer un rôle. Fily Dabo Sissoko y avait envoyé un mémoire qui fut apprécié. Et c’est de là qu’il va sortir la fameuse phrase « Le Noir doit rester noir de vie et d’évolution ... » L’homme Fily Dabo Sissoko fut un intellectuel de renom, hors norme.

Ayant beaucoup voyagé, il allait avoir une maîtrise du terrain politique dans son pays. Fils de chef de canton, il l’était devenu à son tour et était devenu conciliant avec le régime colon. Le PSP a été un grand parti au départ et les rivalités avec le parti RDA vont se durcir par la suite, car l’occupant colonial a dû négocier bien des virages. Certaines circonstances vont faire basculer les choses et c’est ainsi que notre jeune génération à l’époque va apprendre l’indépendance à travers des étapes.

Une fois arrivés ici au pays à Bamako, nous allons être pris en charge par les responsables du parti US-RDA. Dès notre arrivée, Jean-Marie Koné, qui sera le premier vice ¬président du Conseil dans le gouvernement de la Loi cadre constitué le 22 mai 1957 et Madeira Keïta, le ministre de l’intérieur de ce gouvernement, vont nous accompagner déposer nos valises chez les nôtres pour nous encadrer ensuite.

C’est dans cet esprit de franche camaraderie que je fais mes entrées dans le premier gouvernement de ce pays. Et, que ce soit avec le premier gouvernement du Mali indépendant, les responsables politiques de l’époque ne voulaient mettre que l’homme qu’il faut à la place qu’il faut. Le cas de la Guinée Conakry donnait à réfléchir, elle qui se retrouvait dans une situation difficile à cause des inimités extérieures qu’elle s’est mise sur le dos avec son « Non » retentissant à De Gaulle en 1958.

Nous ne parlons même pas encore des contradictions internes au sein du parti de Sékou Touré et qui vont provoquer une saignée chez les intellectuels guinéens. Nos dirigeants à nous vont autrement prendre le pli et tout faire pour éviter les gaffes au début. On peut dire qu’ils furent à hauteur et notre chance a été d’avoir eu un bon départ au Mali. Je me rappelle encore ce que disait Jean-Marie Koné à l’époque, « qu’il fallait avoir du flair », c’est-à-dire acquérir de l’expérience pratique, ne pas se lancer de façon inconsidérée dans les théories, être pétri ou façonné à partir de nos réalités locales.

Comment donc est arrivé 1960 et dans quelles circonstances historiques et politiques ? Quel chemin a du parcourir après notre démocratie ?

Quand nous prenions en main les affaires de ce pays, l’heure était à l’enthousiasme, au désir de faire toujours plus et mieux qu’on attendait de nous.

Les jeunes cadres (que l’on appellera aujourd’hui des technocrates) étaient encadrés par d’autres responsables de notre parti. Le Soudanais que nous étions, nous avons eu le mérite de vouloir unir toutes les forces dans les colonies pour faire bloc.

Aller à l’indépendance séparément, chacun de son coté, n’était pas dans l’ordre de notre vision des choses. L’idée fédérale commençait à creuser et il y avait déjà un Parti pour la fédération africaine (PFA). Ce que nous n’avons pas su bien prendre en compte, c’est qu’il y avait bien des intérêts en cause en face de cette fédération du Mali.

L’éclatement de la fédération du Mali va produire un sursaut chez nous. Désormais la résolution était prise de créer un État digne de ce nom. Notre République du Mali s’établissait, toutes voiles dehors. Nous formions alors une équipe avec différentes sensibilités et nous sortions alors orphelins de nos ambitions de la défunte fédération. C’était presque une guerre avec l’ancienne puissance tutélaire, la France.

Les circonstances vont contraindre la direction du parti à virer vers les pays de l’Est. La solidité de conviction des militants ? On arrivait aux affaires avec des moyens matériels limités. Le pouvoir avait un idéal à défendre. La monnaie malienne fut créée en 1962 et notre plus grand problème sera justement la question monétaire. De 1962 à 1968, il y a eu des situations avec des difficultés.

On tournait en rond du point de vue développement. Le système s’est emballé un moment avec des problèmes de ravitaillement et notre monnaie ne valant rien, il fallait tout donner aux autres. Nous étions dépassés en un moment donné. Le tapage a pris le pas alors sur l’intérêt du pays. On ne pouvait pas tout prévoir, car les hommes sont ce qu’ils sont. L’ambition personnelle dans le parti est le drame et c’est cette même ambition personnelle qui va finir par dominer l’idéal du parti. C’était un manque de maturité politique pour le pays.

J’ai une remarque à faire. J’ai été sorti de l’exécutif après le 3ème gouvernement Modibo Kéïta où j’étais Secrétaire d’Etat à l’Agriculture, à l’Elevage et Eaux et Forêts (Ndlr : Salah Niaré en était à sa 5ème participation à un poste ministériel depuis le 1er gouvernement de la Loi cadre). J’ai eu à prendre mes distances par rapport à certaines directives imposées que je devais appliquer dans mon département. Je serai appelé à d’autres fonctions par Modibo Kéïta pour revenir après dans le 7ème gouvernement remanié le 15 septembre 1966.

Au sein de l’US-RDA des ambitions étaient nées et nous affrontions alors une période de fortes turbulences dans le microcosme politique. Le sectarisme et les coteries allaient créer une lourde atmosphère. On sait à quoi ces nuages amoncelés allaient aboutir. Le coup d’Etat militaire est venu nous cueillir à froid, mais eux aussi n’avaient pas la solution aux problèmes du pays. Le pouvoir va vite se confondre avec les moyens matériels.

La déviation va venir de la tendance naturelle à l’accaparement des biens. Après les événements de 1991, j’ai repris les activités au sein de mon parti d’origine l’US¬RDA et j’ai même participé aux municipales de 1992 sous les couleurs de ma formation politique. J’ai très vite déchanté avec la teneur de l’attente politique des autres.

Le Cinquantenaire veut s’imprégner des significations profondes de l’héritage politique national. Les Malien peuvent- ils se retrouver mobilisés autour de valeurs communes et des liens sociaux ?

Concernant le premier point, je crains que tous les enfants de ce pays ne soient pas encore au même niveau d’information et d’attentes. Il a fallu de la tolérance et il faudra encore un peu de patience pour qu’on se retrouve tous ensemble autour de ce qui nous unit. C’est la jeune génération qui pose problème.

Je ne la comprends pas. Nous n’avons pas été élevés dans le même esprit. Les jeunes sont laissés à eux- mêmes et c’est la lutte pour la survie. Seul le réarmement moral pourra être la lueur d’espoir. Et croire au Mali, c’est déjà croire en nous d’abord.

Propos recueillis par Salif Koné

28 Juin 201.

 

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