Le Mali
Institutions
Coopération
Education
Art & Culture
Tourisme
Presse
Urbanisme
Horoscope
Météo
Formation
Editorial
Liens



 
  Les Echos
Tiécoro Bagayoko : Un homme peu ordinaire


Si l’exemple de vie de cet homme peu ordinaire est à méditer, son exemple de mort le serait davantage.

On ne se serait jamais attendu qu’un ex-opposant au Comité militaire de libération nationale entreprenne une réflexion étonnée sur Tiécoro Bagayoko, lieutenant de l’armée malienne en 1968, colonel déchu de tout honneur militaire, à la veille de son expédition à Taoudenit dix ans plus tard, d’où il ne devait pas revenir.

Mais le présent texte est loin d’être une réhabilitation. Il relève simplement du devoir de l’intellectuel d’interroger l’énigme où qu’elle se trouve, au-dessus de la rumeur et de la contingence, afin de donner à l’Histoire des hommes et des idées toute sa surface, toute son épaisseur.

Je suis de la génération de Mai-1968, de cette année de terribles bouleversements survenus, un peu partout dans le monde, et qui laissa sa trace au Mali par le putsch militaire organisé par le lieutenant Moussa Traoré et ses complices. Pendant que, quelques intellectuels se barricadaient dans leurs certitudes révolutionnaires, les populations saluaient longuement l’événement avec des débordements de joie, une fois la stupeur passée. Parmi les nouveaux maîtres du jour élevés au pinacle, un mythe naquit : celui de l’officier qui avait osé interpeller le président Modibo Kéita sur la route de Koulikoro.

Court sur pieds, mais pétillant de santé, l’assurance en soi frisant l’arrogance, Tiécoro subjuguait d’abord par ce regard d’acier qui seyait bien au premier flic du nouveau régime qu’il devint, préférant sur dix années, ce poste haut en couleur à un maroquin ministériel quelconque. L’état de grâce ne dura guère entre les conjurés. Il dura moins entre le régime militaire et ses contempteurs, embusqués au coin de l’idéologie et qui se trouvèrent être les syndicalistes (vite récupérés) et surtout, le monde scolaire, enseignants et étudiants joints.

C’est dans ces circonstances qu’en 1970, j’ai approché Tiécoro Bagayoko (si ce n’est le contraire), en tant que secrétaire général du bureau scolaire de l’Ecole normale secondaire de Badalabougou. Les grèves étaient alors véritablement suicidaires, parce que le régime était en jeunesse, adulé du peuple et au moins cautionné par le contexte international. Le moindre écart était sanctionné par un séjour au Camp Para de Djikoroni, dont les manœuvres vexatoires sont parfaitement décrites dans la biographie de son ex-directeur en la personne du capitaine Soungalo Samaké.

L’ensemble des établissements scolaires et universitaires de Bamako s’étant fédérés dans un bureau de coordination pour mieux résister, une grève fut unanimement décrétée. Tiécoro, à la tête d’un important détachement de paras, entreprit de faire le tour des établissements en se livrant à des démonstrations de force. C’est ainsi qu’il tint le siège de la colline de Badalabougou, dont les élèves furent rassemblés à coups de crosses et de ceinturons.

Et du balcon, majestueux devant des corps endoloris, il convoqua le bureau scolaire au premier rang, décrétant, pour faire exemple que ses membres fussent «  rasés à sec, au tesson de bouteille et aux frais de l’Etat ». (Nous dirons, pour être honnête, que notre proposé à l’exécution du supplice attendit que son chef se retire pour nous raser normalement, à huit clos, contre notre promesse ferme de ne pas ébruiter le subterfuge).

Ce bref témoignage de pratiques d’alors se renforça bientôt de faits et de rumeurs accréditant toute la place prise par le redoutable directeur général des services de sécurité au sommet de l’Etat. Le côté original du personnage fit le reste.

Jetant son dévolu sur le Djoliba AC, il en fit sa chose, distribuant privilèges et passes droits à ses affidés, s’accaparant de l’équipe nationale comme d’un dû, dans une atmosphère de despotisme absolu. On racontait que Tiécoro était un fêtard, monopolisant le Motel, où les «  Ambassadeurs » jouaient à guichets fermés pour lui et sa cour, laquelle était entretenue par les plus gracieuses des femmes de Bamako souvent arrachées à leurs époux.

Puis, condamné au bagne de Taoudénit, l’ex-terreur du régime vécut une vie, peu ou pas connue du public, et qui est en fait l’objet de la présente réflexion. C’est l’occasion de saluer tous ces témoignages qui s’accumulent sur la période la plus brutale de notre Histoire récente (1968-1978), parce que chacun d’entre eux nous apporte des éclairages nouveaux qui permettent enfin une approche objective des faits.

Deux documents explicites forment la matière de la réflexion qui suit. Il s’agit de « Ma vie de soldat » du capitaine Soungalo Samaké et, surtout de « Transferts définitifs » du colonel Assimi Dembélé.

Le portrait qu’ils dressent de l’ancien apparatchik, sur ses dix ans de bagne est assez stupéfiant. Transplanté du bureau ministériel dans les mines de sel, si bientôt Tiékoro est contraint de s’adapter à sa nouvelle condition, il impressionne par son maintien. Voici un bagnard qui ne donne, à ses gardes et à ses codétenus, aucun signe d’aigreur de sa situation et qui, au contraire, verse dans la dérision et l’humour. La qualité de sa préparation à la mort dit assez la hauteur de son courage.

Tiécoro a été battu trois jours de suite avant d’être assassiné parce qu’il refusait d’être exterminé à la tâche. «  On ne dira jamais à mes enfants que je suis mort en train de prendre des briques », dit-il à Soungalo. Sachant son dernier jour venu, il s’habille de la tenue du Djoliba et avoue à son codétenu : «  On m’a dit par l’intermédiaire de deux soldats qu’on va me tuer aujourd’hui. Si je meurs [...] il faut m’habiller avec la tenue du Djoliba, me mettre les souliers de football et m’enterrer. [...] Le Bon Dieu me recevra. Il me dira : Eh toi ! Depuis que tu es né, qu’est-ce que tu as fait de bon ? Il va me donner un grand coup de pied : « badanw ! » et je vais me retrouver dans le paradis ».

Mais la dérision de Tiécoro atteint une dimension insoupçonnable pour un condamné à mort sachant sa fin proche, car il précise à Soungalo : «  Si je meurs, il ne faut pas prier sur moi, car je ne prie pas moi-même ». A ce niveau important de la question, notons d’abord un petit problème d’exégèse dans le livre du colonel Dembélé qui a eu le privilège d’avoir détenu le testament politique et moral de l’intéressé et de l’avoir produit, puis reproduit.

Dans la lettre manuscrite que Tiécoro adresse au capitaine Souley en 1978, il est le premier responsable politique de ce niveau à déchirer un tabou profondément enfoui dans notre culture. L’aveu vaut les circonstances de sa confession puisqu’il s’abreuve à l’imminence de la mort certaine. L’auteur ne joue plus les fanfarons, mais la sincérité, puisque Tiécoro, écrivant à Souley, parle en fait de Tiécoro à Tiécoro.

Une grande ferveur spirituelle et philosophique s’élève alors d’une plume que l’on pensait médiocre. «  Des fois, écrit le prisonnier, je songe qu’il y a une certaine fatalité dans mon cas, cet acharnement du sort que méritent ceux qui luttent pour de grandes idées. [...] Il faut savoir mourir pour mériter de vivre selon son éthique. Un militaire, un politicien est un candidat pour la mort. Qui a tué sera tué (souligné par l’auteur).


Une mort en provoque toujours une autre
 ».

L’inéluctabilité et la proximité de la mort commandent la lucidité, notamment, quant au sens à donner à une vie qui, hier seulement, semblait si bien accomplie. «  Des fois, je me demande si je n’avais pas été fou. J’avais fait d’un grain de sable une montagne. J’ai choisi l’armée, j’ai fait un coup d’Etat pour venir au pouvoir et voilà que ce pouvoir me commande la mort ». Puis, est abordée l’incontournable question métaphysique de l’existence de Dieu, au seuil de basculer dans le néant intégral.

La gravité de l’interrogation permet au colonel Dembélé d’en éluder la réponse dans la reproduction du manuscrit de l’intéressé. Pour la bonne raison que celle-ci est très claire : Tiécoro ne croit pas en Dieu.

« Je dis souvent, clame-t-il, que l’enfer c’est pour les vivants, car eux seuls peuvent souffrir. Pour nous autres non croyants, c’est à cela que nous pensons. La mort, c’est la paix éternelle. La justice divine veille-t-elle ? Je ne suis pas croyant, mais pour les croyants, c’est peut-être oui ». (Souligné par l’auteur.)

La bataille décisive qui importe aux jeux de l’intéressé et dont il confie le soin à Souley, c’est sa réhabilitation sur le plan moral « [...] me rendre propre dans la question des finances. Tu sais bien que je n’ai rien détourné. Je n’ai rien réalisé et rien bouffé. [...] Je ne peux pas tout expliquer sans salir le Mali. Tu me comprends ».

Si l’exemple de vie de cet homme peu ordinaire est à méditer, son exemple de mort le serait davantage.


Pascal Baba Couloubaly

17 Avril 2009

 

Dans la même rubrique :


© 1999-2018 - Afribone Mali SA - Tous droits réservés